Le formateur de formateur : un métier qui forme et qui se transforme… par la cyberpédagogie ?

Ce jeudi 29 septembre dernier, j’avais l’occasion de rencontrer autour de 125 enseignants, quelques inspecteurs d’écoles, du personnel de l’IUFM de Poitou-Charente et d’autres invités dans le cadre d’une journée de formation. Ma présentation de deux heures se trouve sous l’hyperlien plus bas. N’hésitez pas à me signaler toute anomalie ou commentaire. C’est un peu long à lire. Pourtant, j’avais l’impression que les deux heures trente avaient passé vite… M’enfin!
N.B. L’allocution est disponible ici, en format .pdf.
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C’est avec grand plaisir que je m’adresse à vous aujourd’hui dans le cadre de cette journée de formation. Vous aurez l’occasion de m’entendre dire de plusieurs façons que l’usage des nouvelles technologies peut contribuer à améliorer les apprentissages. Je tenterai dans les prochaines lignes de vous donner des exemples d’utilisation qui vont dans ce sens. Je suis aussi de ceux qui croient que l’utilisation des TICE n’est pas une fin en soi. En ce qui me concerne, l’informatique n’est pas une matière scolaire au même type que les langues ou les sciences; cette compétence à maîtriser peut servir dans tous les domaines d’apprentissage et de ce fait, elle est transversale! Les enjeux entourant la question des formateurs de formateur, m’ont beaucoup captivé au moment de préparer cette conférence et je n’ai pas la prétention de tous les cerner, mais je ne me trompe sûrement pas en affirmant que les changements émergents que j’identifierai aujourd’hui touchent votre fonction, et également, celles de tout personnel oeuvrant dans le monde scolaire. Allons-y!
Il me faut d’abord vous expliquer ma vision du monde développée en oeuvrant dans le milieu de l’éducation depuis maintenant plus de vingt-deux ans. Je vous raconte une anecdote pour débuter. C’est qu’il m’est déjà arrivé d’entreprendre un plan de formation sans avoir pris le temps de formuler cette vision et je l’avais amèrement regretté. Vers la fin des années 1990, j’avais obligé tout le personnel à suivre la même formation sur Internet. Sans égard aux besoins de mes « employés », j’avais décidé qu’il était temps qu’ils apprennent à chercher de l’information sur le Net, qu’ils se familiarisent à l’utilisation du courriel et qu’ils comprennent un peu mieux le fonctionnement de la Toile. Deux mois après la formation, je me souviens d’avoir été bien déçu d’apprendre qu’à peu près personne n’avait réinvesti de cette formation. J’étais surtout déçu de moi. Comme directeur, j’avais négligé de tenir compte des besoins différents des gens avec qui je voulais m’engager dans une démarche d’intégration des TIC et je me suis vite donné comme mission de comprendre où j’avais « manqué »!
Lorsque j’ai eu compris que sans vision, je n’irais pas loin, j’ai plutôt animé mon milieu afin de formuler clairement là où nous voulions aller. Cela m’a fait découvrir que j’aimais beaucoup travailler pour que chaque enseignant devienne d’abord un meilleur apprenant lui-même. Aujourd’hui, avec vous, c’est avec cette vision que j’aborde cet exposé. Vous êtes des formateurs soit, mais pour bien faire apprendre (qui plus est au contact des TICE), vous devez sentir pour vous-même en quoi un apprentissage est valable. Vous devez apprécier qui vous êtes comme apprenant. Je suggère qu’une technologie « gagne » à être utilisée par un formateur à la condition de faire du sens pour ce dernier dans le contexte de ses propres apprentissages. Est-ce qu’il n’y aurait pas là une explication à ce pourquoi les TICE sont si peu utilisées dans les écoles ? Elles n’aident peut-être pas vraiment à servir la cause des formateurs eux-mêmes en premier…
Je me souviens d’avoir eu dans mon entourage une personne pour qui Internet et la plupart des autres technologies ne faisaient pas vraiment de sens; surtout elle ne voyait pas pourquoi elle utiliserait cela pour faire apprendre. C’était avant que je trouve par quel chemin lui démontrer comment cela pourrait lui faciliter la vie que de connaître le fonctionnement du Web. Amateur de cuisine, elle m’avait mentionné que le soir venu, elle envisageait de faire une salade césar, mais qu’elle était toujours à la recherche d’une bonne recette. Je ne pouvais manquer cette belle occasion de lui démontrer la puissance de la toile (voir cette recherche sur « salade césar »)… Depuis ce moment où elle a vu pour elle l’intérêt de se servir de cette nouvelle technologie, sa vision de ce qu’elle pourrait faire pour les autres a bien changé !
Les stagiaires que vous formez et les élèves qu’eux formeront ont aussi leur propre vision du monde. Il me semble que c’est une opportunité extraordinaire de les considérer avant d’aller plus loin dans les changements que vous aurez à planifier dans votre métier de formateur. Je pose la question : «Est-ce que ces jeunes adultes ou ces jeunes élèves ont les mêmes rapports aux nouvelles technologies ? Est-ce qu’ils en connaissent la puissance pour apprendre ? Sont-ils munis de pleins de cadenas pour ne pas en entendre parler ou sont-ils comme des fenêtres ouvertes prêtes à laisser entrer cet air frais ?»
Je dois aussi me poser la question en tant que formateur si je peux aider à faire préciser leur propre vision du monde à ces futurs enseignants qui sont possiblement des usagers des TICE mais dont je veux qu’ils intègrent de façon convenable la réalité des multiples usages des technologies de l’information et de la communication. Un même outil peut servir plusieurs causes et en ce qui nous concerne, se distraire, avoir du plaisir, nous ne sommes pas contre cela, mais nous visons surtout à faire faire des apprentissages.
C’est qu’il existe déjà un décalage entre ceux à qui vous avez à rendre service dans votre pratique et ceux avec qui EUX vont avoir à composer. Le rapport aux TICE est déjà en phase. Vos jeunes stagiaires ont découvert les TICE par le biais des « Games Boy». C’est souvent par la porte d’entrée des jeux vidéos qu’ils ont apprivoisé « la bête ». Alors que pour les plus jeunes, Internet a toujours existé dans leur vie. Il importe de considérer que les enseignants de demain ne savent peut-être pas comment se servir de ce qu’ils connaissent pour faire apprendre. Ils n’ont pas connu l’utilisation des technologies en classe, ou si peu.
Et plusieurs pièges nous guettent par rapport à cela. C’était pareil avec le micro-ondes ou la machine à laver la vaisselle. Combien de fois ai-je entendu une maman d’un certain âge dire , «Oh moi, je n’ai pas besoin de ça !?!» C’était avant qu’elle utilise l’outil. Une fois qu’on bénéficie de quelque chose, on n’a plus le même rapport avec l’utilité de l’objet en question. On n’imagine plus faire comme avant dans ces deux domaines de la vaisselle et de la cuisine ! Ça ne veut pas dire qu’on cuisine tout au micro-ondes, mais nous savons maintenant que c’est bien utile dans plusieurs circonstances.
Par exemple aujourd’hui, il devient de plus en plus rare en France de téléphoner au numéro résidentiel de quelqu’un pour parler à une personne qui s’y trouve; nous composons plutôt le numéro de son téléphone portable puisque maintenant, chaque français dispose de son appareil. Je connais des gens au Québec qui ont des appareils sans-fil dans la maison et qui s’obstinent par habitude à parler au téléphone avec celui qui a un fil. Au moment où il brise, très rarement on le remplace par le même modèle; quand on le remplace, parce que pour nous aussi, le téléphone personnel gagne du terrain à chaque jour.
Vous vous demandez peut-être pourquoi c’est important tout ça ? Je suggère que comprendre ces réalités vont nous empêcher de perdre un temps fou à essayer d’enseigner les logiciels à des jeunes apprenants. C’est la même chose avec les méthodes pour aller plus vite au clavier. Je ne dis pas que les jeunes savent tout, aussi bien que si on leur avait donné des leçons sur chacun de ces items, mais en réalité, ils sont fonctionnels avec le clavier et les logiciels et ce qu’ils ne savent pas, ils l’apprennent confrontés aux besoins d’aller plus loin ou plus vite… On a bien meilleur à faire avec eux à intégrer les outils aux contextes des apprentissages à faire. Vous n’avez pas à leur montrer l’importance d’écrire au clavier, ils ont intégré cela très rapidement, juste après aller à vélo tout comme leur cerveau sait où aller pour repérer les fonctions qui vont leur permettre de faire telle ou telle chose dans les logiciels. Le P-2-P et Internet, c’est du commun pour ces jeunes à qui vos stagiaires vont enseigner. Nous qui ne sommes pas nés avec l’existence de cette logique peinons davantage, même si nous commençons à voir toute la puissance de ces outils pour apprendre. C’est ce qu’il faut intégrer à notre pratique pour rester signifiants auprès de ceux à qui on veut montrer l’essentiel : apprendre à apprendre !
Et ce n’est pas simple. Dans un monde où nos parents et grands-parents se contentaient souvent de la formation initiale étant persuadés que la carrière qui les attendait serait la seule qu’ils auraient… Nous sommes loin de ce fait aujourd’hui. On serait plutôt porté à croire que les jeunes apprenants d’aujourd’hui ont toujours un plan « B », tellement ils sont convaincus qu’ils occuperont plusieurs types d’emplois dans leur vie. Peut-on leur donner tort ? Il devient plus facile de comprendre de leur point de vue pourquoi ils décodent rapidement que c’est moins important de retenir l’information que de savoir où ils peuvent la retrouver…
Je ne suis pas en train de vous dire que les connaissances sont moins importantes qu’avant. Être savant est toujours aussi important, mais connaître le chemin pour le rester (savant) est crucial dans un mode où les connaissances d’un domaine évoluent bien plus rapidement qu’au temps où nous étions sur les bancs d’école. Mémoriser, se répéter, faire du calcul mental et apprendre les subtilités de l’orthographe représentent des défis qu’il faut relever, et ce, de plus en plus jeune, mais il devient urgent de le faire dans des contextes signifiants pour accroître le nombre de ceux qui sauront se servir de toute cette richesse de l’humanité. On ne passe pas de l’élève savant à l’élève compétent. Comme disait Thomas De Koninck, «l’élève compétent c’est un élève savant» !
Je me considère comme une personne qui croit beaucoup au contenu de ce qu’on enseigne. Je maintiens que nous devons servir les intérêts d’un programme de formation consistant et substantiel. J’aimerais vous raconter comment j’ai pu comme directeur me servir d’une situation du quotidien pour faire apprendre la règle de trois en mathématique aux élèves d’un groupe. Je ne cherchais pas à faire apprendre cette règle; la situation vécue m’a conduit à saisir l’opportunité de la faire apprendre.
J’avais lu sur ce compte-rendu d’un conseil de coopération que quelques élèves viendraient me rencontrer au sujet d’une « injustice » qu’ils prétendaient vivre. Les enseignants avaient pensé et actualisé un système d’émulation qui culminait à la fin de chaque semaine par la nomination d’un élève par classe. Comme leur groupe en était en effet deux (classe à niveaux multiples), ils entretenaient la prétention qu’ils avaient droit à deux nominations.
Dès leur arrivée, je leur ai mentionné que leur « revendication » n’était pas fondée me basant sur la simple réalité des mathématiques. Je leur offris de travailler à mon bureau (m’étant arrangé avec leur enseignante) histoire d’abord de calculer combien il y avait d’élèves en moyenne dans les quatre autres classes du pavillon. Après qu’ils soient arrivés au résultat de 25, je leur ai demandé si 43 (le nombre d’élèves de leur « deux groupes »), était bien le double de 25. M’ayant répondu et déduisant assez rapidement, ils étaient un peu à court d’argument, même s’ils sentaient qu’il y avait quelque chose à gagner dans la poursuite de la discussion… C’est ici que je leur explique que pour en arriver à une entente négociée, je serais prêt à considérer de leur permettre de temps à autres une double nomination et que pour aller plus loin, il leur faudrait apprendre une règle qui, en maths encore, se nomme la règle de trois.
Après avoir fourni les explications et trouvé le résultat, nous étions sur la même longueur d’onde… Mais les problèmes n’étaient pas tous réglés parce qu’ils semblaient avoir de la difficulté à se voir dans le rôle de ceux qui expliqueraient comment on en était venu à cette entente. Je leur proposai donc d’écrire un commentaire au bas du billet de tout à l’heure en expliquant que ce serait à eux de faire le reste en négociant avec leur prof pour s’assurer que le contenu en mathématique puisse être soutenu par les explications du prof, ce qu’ils acceptèrent. Je suis sûr que chacun de ces élèves par le biais des technologies (site Web et la dynamique créé par leur blogue de classe) se souviendra longtemps de cette notion de mathématique…
Voyons maintenant jusqu’à quel point il faut prendre au sérieux le niveau d’utilisation des technologies des français en général pour espérer rester signifiant dans les écoles. En discutant avec des amis français dans ma préparation de cet exposé, l’un d’eux m’a soumis l’idée de consulter un livre de Gérard Mermet pour apprécier la réalité de la France en matière d’utilisation des nouvelles technologies : «Pour comprendre les Français».
On y retrouve beaucoup de choses qui expliquent pourquoi les français sont des gens qui aiment bien argumenter tout en étant responsables. D’ailleurs, c’est parce qu’ils sont responsables qu’ils se font un devoir de ne rien laisser passer sans argumenter comme si chaque détail représentait un enjeu crucial de toute réforme, l’idée étant qu’on ne peut compter que sur soi pour défendre la cause qui nous apparaît juste… Revenons à Mermet :

  • 46% des ménages français étaient équipés d’un ordinateur en 2004 (31% en 2001 et 10% au début de 1991).
  • La souris a dépassé le chien comme meilleure amie de l’homme. 64% des cadres français ont un ordinateur à la maison, 50% au niveau des professions libérales.
  • 45% des français de 11 ans et plus ont accès à Internet en avril 2004 (64% des hommes). 77% de ces gens l’ont de leur foyer.
  • Le courriel et la navigation sur le Web sont les principaux usages.
  • 90% des jeunes de 18 à 30 ans possèdent un téléphone portable. 92% des mineurs équipés ont déjà envoyé un message texto ou SMS (56%, 18 ans et plus).
  • Ils n’ont plus besoin d’être ensemble dans un même lieu pour échanger. La « joignabilité » donne la sensation grisante d’être important ou tout simplement d’exister. Le besoin de communiquer semble être devenu plus important que celui de s’informer. Il cite Montaigne : «Nous ne sommes hommes et ne nous tenons les uns aux autres que par la parole».

Je crois vraiment qu’il est important de ne pas faire comme dans les années soixante-dix dans mon pays. Je veux parler du temps où on ignorait la réalité de la consommation de drogue parce qu’elle était interdite à l’école. Il me semble que souvent l’école exagère en faisant semblant qu’une pratique commune chez les jeunes n’existe pas sous prétexte que cette pratique est interdite à l’école. Je pourrais donner l’exemple de ce que nous appelons le clavardage chez nous (bavarder avec un clavier : clavardage), le « chatttt ». On dirait que ça ne dérange personne que les jeunes soient en train de « se programmer » plusieurs fois par jours à utiliser un code langagier du type « texto » pour communiquer. Je ne dis pas que c’est la fin du monde, mais pourquoi ne pas considérer que le phénomène existe et tenter de l’utiliser au service des apprentissages de la langue française tant qu’à laisser faire de la façon dont ça se fait en toutes occasions et peut-être se retrouver avec de gros problèmes sur les bras tout à l’heure. Je crois qu’il y aura un coût à laisser toujours hors de l’école des usages qui ont un impact sur les apprentissages.
Et je ne parle pas des blogues… Il me semble que la France a ici un taux d’utilisation qui mérite qu’on y réfléchisse un peu à savoir s’il n’y aurait pas de beaux apprentissages à faire au contact de cet outil. Le phénomène des « Skyblogues» parle de lui-même; il y a en France actuellement quelques milions de « bloggeurs ados » !
Un blogue est avant tout un site Web où il est facile de publier du contenu. La plupart du temps, c’est du texte, mais un utilisateur peut y publier un fichier image, vidéo ou d’un autre format. Le billet le plus récent remplace celui d’avant et chaque « entrée » est archivée selon sa date de production autant qu’associée à une catégorie que le propriétaire du blogue prédétermine. Certains blogues sont personnels, d’autres sont collectifs. Plusieurs blogues demeurent des genres de journaux personnels en ligne, mais certains servent les intérêts de professionnels et deviennent plus thématiques. Mon blogue par exemple, est devenu avec le temps mon portfolio électronique de directeur d’école parce que j’y partage l’exercice de mon travail, j’y réfléchis tout haut tout en nommant les ressources et les réseaux que je côtoie.
Après avoir expérimenté le blogue et y avoir découvert comment je devenais un bien meilleur apprenant, j’ai monté une « ferme » de blogues pour les élèves et les enseignants de l’école que je dirigeais et au bout de trois ans, plus de 6 000 billets produits ont généré plus de 11 500 commentaires. De cette façon, les élèves ont découvert que la communauté éducative de l’Institut toute entière était préoccupée par la qualité des apprentissages (qu’il n’y avait pas que les profs qui se souciaient de la qualité du français par exemple), que c’était motivant que d’apprendre et d’en témoigner parce que n’importe qui pouvait prendre connaissance de ce qu’on faisait et ainsi, les murs de l’école s’abaissaient de façon à ce que la communauté d’apprentissage puisse prendre forme. Les élèves sont devenus de bien meilleurs demandeurs de connaissances, les enseignants ont vu qu’il pouvait devenir plus intéressant de répartir sur plusieurs épaules la responsabilité de faire apprendre et les parents en savaient bien plus que d’habitude sur la vie scolaire de leur enfant. Le directeur devenait heureux…
Bien des mois après avoir initié cette démarche, je me souviens d’avoir lu le témoignage d’une « edu-blogger » américaine auquel je souscris parfaitement. Dans le domaine musical, après quelques leçons, l’enseignant sait que l’élève profitera beaucoup de pouvoir se produire devant un public même si « sa performance » sera bien en deçà de ce qu’elle sera dans quelques mois. En sport (au foot par exemple), après avoir fait vivre quelques éducatifs et expliqué quelques règles de base, personne hésite à faire jouer une partie devant un public qui saura apprécier les premiers ébats et pardonner les errances. Pourquoi attendre si longtemps pour l’écrit avant de se produire en publique ? Est-ce parce que l’école et l’enseignement sont des endroits où la relation des personnes avec la notion d’erreur est un tabou qui ne peut être montré ou discuté ?
Je crois que l’utilisation des blogues en milieu scolaire peut contribuer à générer de meilleurs apprentissages autant parce qu’ils sont des outils sociaux favorisant l’interactivité que parce qu’ils peuvent devenir des portfolios électroniques (une fois le « blogiciel » adapté pour cet usage) utiles pour la communauté et l’apprenant surtout.
Vous êtes en démarche d’appropriation en ce moment du b2i et des deux c2i (dont celui pour les enseignants). On peut critiquer à satiété la façon dont les autorités font cheminer ce dossier, mais je vous invite au moins à en apprécier les intentions. Ne sentez-vous pas ici au moins une volonté de légitimer l’utilisation des nouvelles technologies dans le contexte des apprentissages scolaires ? Ne vous semble-t-il pas que le métier de formateur doive maintenant tenir compte de ce levier puissant pour faire apprendre puisque nous en sommes maintenant à l’étape « de la circulaire »? Je ne connais pas beaucoup le système français et j’ai entendu parler de votre scepticisme concernant la durée de vie de ces dispositions, mais je vous invite à aller au-delà des considérations plus techniques de ces outils de certification. Je fais appel à votre sens des responsabilités; la donne change en matière d’intégration des TICE en France comme ailleurs, il faut apprendre à évaluer les compétences et se donner beaucoup de temps pour ce faire avant de jeter le bébé avec l’eau du bain!
J’entends dire «Je n’ai pas été formé pour ça (enseigner au contact des TICE) », « Les institutions ne m’ont pas préparé à intervenir avec ça ». Je comprends tout ça, mais je ne crois pas que ça peut servir d’excuse justifiant le dogmatisme et la fuite par en avant. Les enseignants ont appris à s’isoler et confrontés (les profs) au fait de ne pas se sentir toujours compétents au contact des outils de ce genre, ils s’entraînent parfois au rejet de ceux-ci par des sophismes aussi grossiers qu’anecdotiques. Je crois quand même que l’heure est à la baisse de la garde en cette matière. La position de l’enseignant change et c’est pour le mieux. Le prof constate qu’il n’a plus à conserver le monopole des connaissances à transmettre. Il réalise que les élèves n’apprennent pas les mêmes choses en même temps. Dans ce contexte, les TICE apportent un support extraordinaire au pédagogue à la recherche de clés pour « chaque serrure ».
Un curieux phénomène existe dans nos sociétés actuellement. Les jeunes en cheminement ne peuvent espérer devenir plus scolarisés que leurs parents. Cela me porte à réflexion dans le contexte où je constate qu’un grand nombre de parents sont donc « instruits » et ont une opinion de ce que c’est « faire apprendre ». N’avez-vous pas constaté que de plus en plus de citoyens pensent savoir comment soigner, comment bien défendre quelqu’un, comment être journaliste et surtout, comment devrait agir l’enseignant. Le nombre de citoyens « croyant connaître » notre métier a rendu notre parole moins sûre qu’avant. Et que dire de nos interventions… Fini le temps où la parole du maître d’école était vérité absolue. J’entends que c’est probablement mieux ainsi et je suis d’accord. Mais cela commande un ajustement de notre part. Il faut cesser de jouer à celui qui sait tout, qui connaît tout. Notre mérite est dans la connaissance du chemin pour trouver la richesse du savoir.
Je crois que nous demeurons une source de connaissances importante, mais non plus la seule existante. Tout ne doit pas passer par nous exclusivement en classe et de ce fait, la maîtrise de quelques stratégies plus ouvertes pour faire apprendre nous fera grand bien; au moral et aux résultats de notre travail. Dans ce contexte, la place des TICE est déterminante pour reprendre toute la crédibilité que nous méritons si on postule qu’une baisse soit survenue sur ce point. Je ne dis pas que c’est l’argument principal qu’il faille considérer pour se motiver à évoluer, mais regardons les choses en face : les jeunes et la population ont bien besoin de nous et nous le savons… Ces mêmes jeunes et cette même population savent combien est utile la technologie pour faire mieux dans un grand nombre de domaines. Avons-nous bien des arguments pour leur dire que ce n’est pas pareil dans le domaine de l’éducation ? Choisissons les bons combats.
Les gens savent qu’il est maintenant possible de collaborer sans être au même moment en même temps. Travailler en équipe en dehors de la présence physique les uns des autres est maintenant chose commune avec les nouvelles technologies. Un outil méconnu en éducation permet de grandes réalisations dans cet esprit. Il s’agit du wiki. Mot hawaïen signifiant « vite-vite », ces logiciels sociaux me sont apparus utiles pour la première fois lorsque je les ai utilisés en janvier 2004 ici même en France. Par la suite, j’ai commencé à utiliser un wiki à l’école que je dirigeais pour pouvoir publier du contenu sur une même page Web, sans posséder de compétence en informatique et en provenance de plusieurs auteurs différents. Depuis, j’utilise l’outil avec quelques communautés éducatives dans la réalisation de projets qui demandent collaboration et efficacité. Publier sur un wiki est facile et permet de conserver en archive chacune des versions d’un contenu élaboré par plusieurs auteurs.
L’une des expériences les plus connues des internautes est « wikipédia » qui est une encyclopédie libre, gratuite, universelle et multilingue, écrite bénévolement par des volontaires sur un wiki. Cette somme énorme de connaissances s’est élaboré en marge des institutions scolaires et pourtant, représente probablement une des pistes les plus prometteuses d’utilisation des technologies au service des apprentissages. Le paradoxe d’un contenu fiable pouvant être changé sur le Web par n’importe qui ne cadre pas beaucoup avec le monde scolaire, mais le temps va prouver que la force de la communauté est plus importante que le pouvoir d’un petit nombre d’individus si savants soient-ils…
Je vous invite à considérer l’outil du wiki (technologie libre et peu coûteuse, quand elle n’est pas gratuite) dans vos expériences d’intégration des technologies comme je le fais actuellement dans mon rôle de support à un projet sur l’Égypte dans une école primaire de la région de Québec. Si vous êtes férus d’actualités, je vous invite aussi à utiliser la section des actualités de Wikipédia qui devient avec le temps, un lieu incroyablement efficace de suivi des événements mondiaux comme en témoigne cette page sur les relations entre la Turquie et l’Union européenne, par exemple.
En vous servant de ces ressources, vous découvrez rapidement comment c’est utile de travailler en groupe servi par des outils efficaces. J’aimerais vous suggérer aussi de considérer le partage de vos signets de navigation sur le Web par un outil comme http://del.icio.us/. Je suis impressionné par le bénéfice que je retire de l’utilisation de cette façon de faire de la veille collaborative sur un sujet. Certes, je prends quelques secondes pour enregistrer une page Web dans mon compte « Delicious », mais en m’abonnant au fil de nouvelles d’une catégorie ou d’une personne qui a les mêmes intérêts que moi, je suis remboursé au centuple de mon investissement en temps.
Vous trouvez que ce système propriétaire (et américain) est vulnérable ? Vous faites comme certains éducateurs québécois et vous commencez à appliquer cette logique à une communauté de pédagogues francophones. Ça conduit à ce projet de « Liens Pédagogiques Collectifs ».
Je passe probablement trop vite sur l’outil qui me permet de gérer efficacement cette manne d’informations en provenance des blogues, des wikis et des sites « socionomiques »; les agrégateurs sont en effet la clé de voûte de tout ce système de production de partage et de veille. Sans celui que j’utilise, je ne pourrais me lancer dans l’aventure de la gestion « a-posteriori » de la production de contenu sur les blogues d’élèves. Je ne pourrais pas aller voir les pages wikis au cas où quelqu’un aurait modifié le contenu (même si une section « quoi de neuf » existe toujours sur un wiki digne de ce nom). Je ne pourrais pas non plus m’assurer que je ne consacre que le temps que j’ai à gérer tout cela; avec l’agrégateur, rien ne se perd, même si parfois le nombre de nouvelles entrées m’effraient un peu en ouvrant mon ordinateur. Imaginez, même les médias traditionnels s’y mettent sans compter les navigateurs comme « Firefox », « Safari » et bientôt « Explorer »…
Je vous pose maintenant la question : « Qu’est-ce qui est impossible à faire maintenant, mais qui devenant possible, changerait complètement (et pour le mieux) la façon de rendre vos services en éducation ? » Il m’arrive souvent d’animer des groupes à l’aide de cette question parce que le fait d’y répondre nous mène aux frontières de nos paradigmes actuels en éducation. Dans mon milieu, cette dynamique a conduit les enseignants de première année à se servir des boîtes vocales des lignes téléphoniques à partir de 16 h 30 pour enregistrer un message adressé aux parents dans lequel elles adressent certaines consignes pour mieux encadrer le travail à faire après l’école. Leur réponse à la question avait été : «Faire en sorte que les parents de première puissent entendre ce qu’on dit à leur enfant avant de quitter en fin de journée».
Le changement… seul réalité permanente en ces temps de grands bouleversements. J’aimerais dans les prochains points nommer plus précisément comment évoluera le métier de formateur. Je tente quelques prévisions :

  • Le fait de finir par comprendre que tous les jeunes n’apprennent pas les mêmes choses en même temps entraînera chacun vers le besoin de s’outiller pour mieux répondre à la nécessaire différenciation de l’enseignement. Pour que l’acte d’enseigner (et surtout de faire apprendre) devienne « gérable », chacun devra apprendre à connaître ses élèves. Je veux dire savoir comment ils apprennent dans le but de faire des regroupements, car il n’est pas question d’individualiser l’enseignement. « Je parle et tu écoutes » comme stratégie, ça fonctionne surtout quand je peux avoir chacun dans le même bateau et ça n’arrive pas à 100% du temps dans une classe. Déjà ce matin, ceux qui sont moins réceptifs ont quitté (mentalement) et se sont concentrés sur un aspect de ce que j’ai dit. C’est humain et l’idée, c’est de pouvoir permettre d’augmenter pour chacun des apprenants le temps valable d’apprentissage.
  • Ensuite, différencier veut dire posséder quelques stratégies dans ses poches autres que « je parle et tu écoutes ». Et ces stratégies ne sont pas simples à utiliser pour que les apprentissages soient en lien avec le programme de formation parce que le but demeure de générer des apprentissages en lien avec le programme de formation. Chacune des stratégies nouvelles expérimentées doit faire l’objet d’une attention soutenue par un plan de formation continue. Nous ne nous aidons pas quand nous intégrons trop rapidement une stratégie, si bonne et efficace soit-elle, quand nous négligeons de nous assurer que l’élève sorte gagnant au niveau des apprentissages. Souvent, le plaisir qu’occasionne l’approche par projet ou l’enseignement coopératif grise et fait perdre le cap sur le contenu disciplinaire. Enfin pour l’enseignant, ce n’est pas toujours une partie de plaisir que d’apprendre à travailler ainsi. Ces stratégies requièrent davantage de temps passé à planifier et à objectiver les pratiques. Le mot d’ordre est « pas à pas » et une à la fois !
  • Les enseignants qui apprennent à utiliser Internet doivent s’outiller pour apprendre aux élèves à reconnaître la validité des sources avec lesquelles ils travaillent. Je suis sceptique face à toutes les mesures du type « serveur proxy » qui filtrent les sources accessibles et finissent par avoir plus d’inconvénients que d’avantages. Par exemple, qu’est-ce qui cloche avec ce site, http://www.martinlutherking.org ? En allant vérifier qui est propriétaire du nom de domaine avec http://www.whois.net/, on apprendra que le propriétaire (Stormfront inc.) est un organisme qui vante les mérites de la suprématie de la race blanche. Peut-on vraiment se fier aux renseignements sur Martin Luther King dans ce contexte ? Je crois que des sites comme « Les six questions du cyberespace » dont vous pouvez retrouver l’adresse dans la catégorie « Internet » de mon « delicious », peuvent s’avérer utiles pour ce faire. Des tâches comme celle expérimentée par l’enseignant Éric Noël peuvent être inspirantes sur ce point.
  • Dans la même foulée, je crois que nous devons continuer d’apprendre à échanger des points de vue divergents. Les ingrédients nécessaires au travail collaboratif ne viennent pas automatiquement avec la volonté de construire de cette façon. Accepter de prendre des risques, accepter les erreurs des autres et les nôtres font parties des nouveaux attributs du formateur de demain et je crois que nous devons nous donner du temps avant de prétendre être à l’aise avec cette réalité.
  • Je crois vraiment qu’avant d’entreprendre un travail, nous devrions vérifier si quelqu’un quelque part n’a pas déjà fait ce travail en partie ou en tout. Oeuvrer dans cet esprit, c’est accepter de perdre quelques minutes pour vérifier de façon à en gagner plusieurs en profitant de ce que d’autres ont déjà accomplit et partagé. Dans le même sens, nous devrions toujours produire un travail dans l’intention de l’offrir à la communauté. L’existence des nouvelles licences au sujet des droits d’auteur devrait nous inspirer fortement…
  • Ils n’ont plus besoin d’être ensemble dans un même lieu pour échanger. La « joignabilité » donne la sensation grisante d’être important ou tout simplement d’exister. Le besoin de communiquer semble être devenu plus important que celui de s’informer. Il cite Montaigne : «Nous ne sommes hommes et ne nous tenons les uns aux autres que par la parole».
  • Je crois que nous devons mieux connaître le fonctionnement des moteurs de recherche et la façon de chercher (ou de faire chercher) de l’information. Cela peut influencer le métier de formateur que d’optimiser cette section de notre connaissance des TICE. Pouvoir chercher soi-même peut nous aider à démasquer les tricheurs et peut nous permettre d’être à l’aise de dire « je ne sais pas » et mieux orienter les élèves. Ne pas être le seul pourvoyeur de connaissances ne veut pas dire « moins savoir ». Parfois, on peut savoir et décider de faire découvrir et quand on sait, ça va mieux. N’avez-vous jamais posé des questions dont vous connaissiez la réponse ?
  • Garder en tête l’importance des compétences transversales, comme les méthodes de travail, la créativité, les TIC, l’éducation aux médias et à la citoyenneté. Les compétences transversales passent par celles qui sont disciplinaires. Il me semble important de se souvenir que le travail et l’apprentissage par des tâches contextuées combinent le travail dans des disciplines et au contact de la transversalité. Et ces tâches comportent un problème à résoudre ou un « pourquoi » on les utilise, un processus pour les accomplir et un produit concret au moment de terminer.
  • Devenir capable d’objectiver davantage sa pratique et formaliser les apprentissages lors d’une intervention qui fait apprendre permet de mieux construire les compétences. Je crois que c’est un des aspects qu’on a le moins appris comme pédagogue. Se grader du temps pour objectiver sa propre pratique par un portfolio professionnel ou de la supervision peut aussi être l’occasion d’apprendre des autres ou de faire apprendre les autres. À donner, c’est connu, on reçoit toujours bien davantage.

Je vous ai remis une fable en arrivant dans l’auditorium aujourd’hui. De fait, j’avais demandé à ceux qui m’ont invité de ne pas attirer trop l’attention sur ce document dans le but de vérifier si son contenu pouvait susciter des interrogations. C’est la deuxième fois que l’utilisation de ce classique de La Fontaine intervient dans le domaine de la cyberpédagogie et dans les deux cas, l’intention était la même : amener à réfléchir sur le fait que les solutions d’hier pour affronter les problèmes d’aujourd’hui risquent de s’avérer les mauvaises.
Les formateurs de formateur ont tout ce qui leur faut pour affronter les défis de demain ! Les ânes chargés de sel ne demandent qu’à être mis au service des apprentissages…

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Une réponse à Le formateur de formateur : un métier qui forme et qui se transforme… par la cyberpédagogie ?

  1. Avatar de Cyrillemani Cyrillemani dit :

    Exposé intéressant, les Ntics peuvent faciliter l’apprentissage dans plusieurs domaines.

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