Citer Wikipédia ou ne pas citer… telle serait la question

L’annonce de la décision du Middlebury College d’interdire à ses étudiants de citer Wikipedia (source) a fait jaser sur la blogosphère cette semaine. Je me suis exprimé sur le blogue du Canal numérique des savoirs en qualifiant l’approche «d’intéressante» malgré l’apparente incongruité de la décision (voir le billet de Patrick):

« Le Middlebury College offre une approche intéressante en ce qu’il reconnaît une certaine valeur à Wikipédia. Tout n’est pas noir ou blanc et ce Collège américain innove en accordant de l’importance au processus menant à l’acquisition de connaissances. Même si Sandra Ordonez [Responsable de la Communication de WP] «avoue» que WP n’est pas une «authoritative source», elle place les autres encyclopédies sur le même pied que WP: «It’s usually not advisable, particularly at the university level, to cite an encyclopedia». »

Mon avis est que l’oeuvre de Wikipédia est plus formatrice que crédible et c’est ce qu’il faut retenir. Nicolas Chazaud nomme les enjeux de la bonne façon:

«Par principe, toute personne consultant Wikipedia devrait potentiellement accepter d’être amenée à apporter des modifications à l’encyclopédie si certains points lui semblent erronés, la sagesse collective se chargeant de trier le bon grain de l’ivraie dans ces modifications. Peut-on pour autant utiliser ces connaissances dans le cadre de travaux scientifiques, dont l’évaluation se fonde sur un système de validation par les pairs, et donc sur l’autorité des personnes habilitées à juger des travaux présentés ? Il est évident qu’un travail ne peut pas se baser uniquement sur Wikipedia, mais il pourrait être dommage d’exclure les apports possibles de cette encyclopédie participative.»

Plusieurs adeptes de WP croient que les gens sont très vites sur la gâchette quand vient le temps de juger de sa fiabilité, mais combien de ceux-ci participent au travail collaboratif? Olivier Ertzscheid pense plutôt que «c’est à nous, enseignants, chercheurs, de s’engager dans une obligation citoyenne d’alimentation de l’encyclopédie», plutôt que de se contenter de la faire passer pour une source comme une autre. Certains préfèrent composer son petit bonheur en circuit plus fermé; ce n’est pas sans intérêt, mais comme Olivier le mentionne, critiquer n’est pas assez, il faut s’impliquer:

«À plusieurs reprises, j’ai ainsi eu l’occasion de discuter avec d’éminents chercheurs qui dans leur domaine de spécialité avaient relevé des erreurs dans l’encyclopédie et s’en plaignaient ou s’en servaient comme argument de dénigrement. Combien d’entre eux étaient allés, es qualité, rectifier ces erreurs qu’ils avaient relevées et dont ils savaient que leurs étudiants allaient pourtant se repaître ? Aucun.»

Wikipédia a été une des premières encyclopédies à statuer sur le statut de Pluton en tant que planète (exemple de grande souplesse rapporté par Olivier) et cela n’est que l’une des nombreuses facettes qui procure à l’ouvrage en ligne son caractère extraordinairement pédagogique. Je ne suis pas contre l’idée d’utiliser la coquille de Wikipédia pour construire d’autres lieux de savoir, mais je crois qu’on fait fausse route de le faire «en réaction» au fait que l’oeuvre maîtresse ne soit pas assez fiable. Ce billet d’Andy Carvin faisant suite à la décision du Middlebury College apporte une nuance très intéressante à la position du département d’histoire du réputé collège américain:

«As educators, we are in the business of reducing the dissemination of misinformation,” said Don Wyatt, chair of the department. “Even though Wikipedia may have some value, particularly from the value of leading students to citable sources ».»

Intégrer Wikipédia dans le processus de recherche vers le savoir est donc le chemin à suivre même si s’en servir comme source est peut-être périlleux. En continuant de fouiller dans les sources précédemment citées, je me suis arrêté à un article d’Évelyne Broudoux, maître de conférences à l’Université de Versailles Saint Quentin en Yvelines, «Construction de l’autorité informationnelle sur le web». Sa conception d’un nouveau type d’autorité, «informationnelle», est au coeur de ce débat qu’apporte une décision comme celle du Middlebury College:

«Les diverses difficultés que rencontre Wikipédia à s’imposer en tant «qu’autorité de contenu» auprès des experts et des encyclopédies concurrentes couplée à la médiatisation dont ces difficultés ont fait l’objet incitent à penser que l’installation d’une nouvelle forme d’autorité informationnelle provoque des remous dans un paysage façonné par les habitudes anciennes.»

Si la question se résumait à pouvoir «citer Wikipédia ou ne pas la citer», le problème serait plus simple à résoudre. Mais la réponse à offrir devient beaucoup plus complexe quand on considère que Wikipédia dispose de plus en plus d’autorité informationnelle à mesure qu’elle devient populaire

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8 réponses à Citer Wikipédia ou ne pas citer… telle serait la question

  1. Avatar de Gabriel Gabriel dit :

    Très bonne réflexion! :-)
    Au secondaire, on nous disait: «On veut des sources fiables et reconnues. Pour savoir si ça vient d’un organisme fiable, cherchez le copyright.»
    À mon sens, un article de Wikipédia corrigé en 15 minutes vaut beaucoup mieux qu’une page d’un organisme mise à jour en 1997..!

  2. Beau billet, merci !
    Ce qu’on oublie peut-être une petit peu dans ce débat, c’est que le contenu de Wikipédia est libre : on peut donc le prendre SANS citer la source…
    Si, donc, on juge que des paragragphes entiers disent « la vérité » (c’est quoi, la vérité???), on peut très bien les reprendre dans son travail. (Comme tout bon élève le sait, pour ne pas être repéré, il suffit de remanier des phrases, utiliser des synonymes, etc. pour que le « correcteur » ne puisse pas vraiment reconnaître l’article initial.)
    En jouant sur les mots, l’élève pourrait même dire : « J’ai utiliser un article que je juge vrai (à vous, correcteur de prouver le contraire!) et, pour ne pas contrevenir à votre ordre de ne pas citer Wikipédia, je ne la « cite » tout simplement pas !!! »
    D’ailleurs, un petit futé pourrait MODIFIER correctement l’article sur WP, et dire qu’il en est partiellement l’auteur et, qu’il ne voit pas pourquoi il ne pourrait pas utiliser un de ses écrits…
    Le but d’un travail remis n’est pas que ce travail dise la vérité, mais plutôt qu’il nous permette de voir tous les processus dans lesquels l’élève s’est engagé pour aboutir au travail. On se fout de WP, de Britannica, d’Encarta, d’Internet, etc. : mais on ne se fout pas du développement de la pensée critique chez l’élève car en tant qu’éducateur, on doit s’assurer qu’elle soit bien développée… À cet égard, empêcher de citer (quoi ou qui que ce soit) est ridicule. Cette attitude est dangereuse, car bientôt on pourrait empêcher de citer Hitler, Ben Laden, le Christ, un anti-Bush ou Confucius ou un blogueur… Il ne s’agit pas ici de liberté d’expression, mais plutôt de liberté de réflexion.
    Personnellement, je préférerais que l’élève me cite ses références…

  3. Oups, j’ai fait une erreur au regard de la liberté de WP :
    ON DOIT CITER la source, si on veut prendre le contenu de WP, comme mentionné dans la licence :
    —- début —-
    http://fr.wikipedia.org/wiki/Wikip%C3%A9dia:%C3%80_propos#Utilisation_du_contenu_de_Wikip.C3.A9dia
    Le but de Wikipédia est de créer une source d’informations dans le format d’une encyclopédie référencée qui soit accessible à tous gratuitement. La licence que nous utilisons pour le contenu est très semblable à celle du logiciel libre : le contenu peut être copié, modifié, redistribué, mais toute nouvelle version est obligatoirement sous la même licence et doit indiquer Wikipédia comme source.
    Dans ce but, le texte des articles disponibles sur Wikipédia est couvert par la Licence de documentation libre GNU. Celle-ci garantit la liberté du contenu à perpétuité. Principalement :
    * chacun a le droit de le copier ;
    * chacun a le droit de le modifier, ici ou ailleurs ;
    * Wikipédia doit être indiquée comme source ;
    * toute copie ou modification est obligatoirement soumise aux mêmes conditions.
    ———Fin de la citation—-

  4. Avatar de Djeault Djeault dit :

    X = X
    Si j’avais à être pour ou contre la décision du Middlebury College, je serais contre !
    Une vérité, un fait le sont, peu importe leurs sources ! Qui plus est, Wikipedia offre toujours, sinon presque, à la fin de chaque @rticle, une liste de liens, qui, ont peut présumer, mène à d’autres @rticles, lesquels ont servis ou non de sources à l’information contenue dans l’@rticle de Wikipedia.
    Si on veut citer l’info X, laquelle serait et dans Wikipedia et dans la source du professeur Machin, pourquoi serai-il incorrect de citer l’info X, à partir de Wikipedia, mais correct de le faire, à partir de la p@ge du Dr Machin, si c’est la même info X ?
    X = X

  5. Avatar de Marie-Eden Marie-Eden dit :

    Wikipédia est comme plusieurs autres sources dans Internet. Tout le monde peut se créer un site Internet et diffuser les idées qui lui plaisent. Le rôle de l’Internaute est de faire la part des choses et de consulter plusieurs sources dans le but d’appuyer ses recherches.

  6. Luc Legay dit :

    La question de la source est primordiale dans la quête de la fiabilité de l’information. Toutes les grandes agences de presse, tous les journaux et tous les médias « traditionnels » ont construit lentement leur autorité informationnelle. Comment ? En citant leurs sources. Car, en fin de compte, la source c’est parfois madame Michu du coin de la rue. L’essentiel est de savoir que c’est madame Michu qui est la source… Citer Wikipedia en tant que source, n’est donc pas moins recevable, que citer madame Michu… Pour ma part, je considère que citer comme source le quotidien Le Monde, n’est pas une garantie de fiabilité plus recevable qu’une autre (on connaît les limites de certains journalistes…).

  7. Indispensable lecture sur le sujet:
    http://www.hastac.org/node/694
    « I urge readers to take the hubbub around Middlebury’s decision as an opportunity to engage students — and the country — in a substantive discussion of how we learn today, of how we make arguments from evidence, of how we extrapolate from discrete facts to theories and interpretations, and on what basis. Knowledge isn’t just information, and it isn’t just opinion. There are better and worse ways to reach conclusions, and complex reasons for how we arrive at them. »

  8. Ping : Communication et organisation | Blog | Cours #2 (hiver 2012)

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