Je blogue davantage pour apprendre que pour toute autre raison

Qui vous dit que les idéologues d’Internet veulent avoir raison?
Cette question m’est venue au moment de terminer la lecture d’une chronique de Christian Rioux dans laquelle on apprend…

  • Qu’il n’aime pas lire sur Internet parce que ça peut entraîner une «grave régression intellectuelle».
  • Que Marc Prensky suggère aux enseignants des inepties en leur conseillant d’utiliser Wikipédia dans leurs cours.
  • Qu’il est déçu par «la performance» de ses collègues journalistes qui bloguent; il parle de «journalisme de comptoir».
  • Qu’il n’est pas nécessaire de «chercher longtemps les causes du décrochage scolaire, il suffit de regarder du côté des idéologues d’Internet».

Cette chronique est bien écrite. Elle fait réfléchir et surtout, elle est à l’opposé de ma pensée sur plusieurs points. Je l’aime beaucoup.

Je ne sais pas trop ce que M. Rioux a en tête quand il traite des «idéologues d’Internet», mais j’imagine qu’il vise les personnes qui idéalisent le Web au point d’en faire une doctrine pouvant tout résoudre du décrochage scolaire, au droit du public à l’information en passant par les questions de politiques et de gouvernances. À écouter tous ceux qui pratiquent «une forme d’exhibitionnisme assez désolant» – et il y en a – on peut penser que M. Rioux se fait violence en s’exposant lui-même aux critiques des internautes qui ont abondamment commenté son article. Mais, fondamentalement, je crois plutôt qu’il est en réaction contre ce principe qui dit qu’il «est de bon ton de prétendre que tout ce qui est nouveau est moderne et que tout ce qui s’autoproclame moderne est un progrès.» Et là-dessus, il est loin d’avoir tort.

Cela dit, au moment où Florian Sauvageau réclame le lancement d’un «Slate Québec», je suis étonné que le chroniqueur se livre en ce début de 2009 à un «bloguebashing» si soutenu. Parmi les réactions très articulées, je souligne au passage celle de Bernard Brun qui, tout docteur en philo qu’il soit, nous demande de cesser la guerre des supports pour se centrer sur la connaissance. J’ai bien aimé aussi celle de Nadia Roy.

Il fallait lire ce billet de Pierre R. Chantelois pour comprendre comment l’utilisation des blogues en milieu scolaire fournit de bons exemples de jeunes qui accrochent fermement à l’école grâce à Internet. Ce témoignage, du professeur, «blogopédagogue»

«Les élèves de STG [Sciences et Techniques de Gestion] ont la réputation fausse de ne pas s’intéresser aux disciplines dites “générales”. Même si l’histoire-géo leur rapporte peu de points au bac, on voit ici qu’ils la prennent au sérieux!»

Il fallait lire Will Richardson aussi pour se sortir de cette envie de se justifier dans sa pratique carnetière. «Bloguer ce n’est pas nommer ce que je sais autant que nommer ce que je pense que je sais»; toute une nuance…

«But here is the thing: no matter how you slice it, blogging is a risk. And it’s a risk not just because you are putting yourself out there for the world, but because unlike many other types of writing that we do, it’s unfinished. At least that’s the way it feels for me. I don’t KNOW very much for certain. But blogging isn’t about what I know as much as it’s about what I think I know, and I find that to be a crucial distinction.»

Je blogue pour apprendre. J’ai même écrit un chapitre d’un livre pour me le rappeler…

J’ai autant besoin de l’encyclopédie numérique de L’Agora que de Wikipédia, mais je ne me sers pas des deux de la même façon, ni avec les mêmes dispositions intellectuelles. Ai-je raison? Ai-je tort? Je ne crois pas que la question soit ici…

Autant les chroniques du genre de celle de M. Rioux sont importantes pour nous rappeler les pièges de «la Société de l’Admiration Mutuelle» (source, Michel Dumais), autant je trouve important de bloguer sur cette chronique pour me situer, à l’aide de ma communauté (si elle souhaite se manifester sur ce coup-là) sur les enjeux qu’elle soulève. Libre à Monsieur Rioux de trouver si je suis utile, en passant, à quelqu’un, en éducation, en tant que «passeurs de connaissances» ou autrement!

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9 réponses à Je blogue davantage pour apprendre que pour toute autre raison

  1. Avatar de Mario Asselin Mario Asselin dit :

    Suite à l’écriture de ce billet, j’ai utilisé le formulaire au Devoir pour écrire à M. Rioux, l’informant de ma démarche. Il m’a répondu ce matin. Je lui ai demandé la permission de reproduire le courriel qu’il m’a fait parvenir. Sa réponse: «Si vous le faites, utilisez le texte qui suit. J’ai corrigé deux fautes. Vous voyez l’utilité de se relire.»
    Voici donc cette réaction…

    «Monsieur Asselin,
    Votre blogue concernant ma chronique est une démonstration par l’absurde du caractère négligé et du manque de rigueur intellectuelle de la plupart des blogues.
    Vous êtes tellement pressé de vous exprimer sur ce que vous croyez avoir lu, et que vous n’avez lu qu’en diagonale, que vous êtes incapable de résumer de façon un peu rigoureuse ma pensée. Vous la déformez donc, probablement pas par mauvaise foi, mais par incompréhension ou négligence. Dans n’importe quel cour de journalisme 101, vous auriez eu zéro.
    Voici pourquoi:
    Je n’ai jamais dit que je n’aime pas lire sur Internet parce que ça peut entraîner une grave régression intellectuelle. Votre pensée fait de la dyslexie. J’ai dit que la lecture de longs articles sur internet était tellement fastidieuse qu’elle favorisait le zappage au lieu de la concentration. Si ce type de lecture devait remplacer le journal et le livre, alors oui, s’en suivrait une grave régression intellectuelle. Votre propre lecture de mon article montre bien comment on lit sur internet.
    Je ne reproche pas à Marc Prensky de proposer aux enseignants d’utiliser Wikipédia dans leurs cours. Ici encore, vous généralisez. Je lui reproche plus précisément de proposer aux enseignants de faire écrire à leurs élèves des textes dans Wikipédia, une encyclopédie sans rigueur scientifique. Un élève de secondaire n’est pas en mesure d’écrire dans une encyclopédie.
    Je ne dis pas non plus que le décrochage est dû aux «idéologues d’Internet». Un peu de rigueur! Je dis que lorsqu’on fait croire à un étudiant du secondaire qu’il a les connaissances et les capacités intellectuelles suffisantes pour écrire dans une encyclopédie (ce que je ne me permettrais jamais personnellement), on peut bien comprendre pourquoi certains de ces étudiants jugent ne plus avoir besoin de l’école.
    Votre blogue est la démonstration éclatante du manque de rigueur intellectuelle de vos congénères. Auriez-vous dû soumettre votre texte à une rédaction, comme je le fais depuis trente ans et comme le font les journalistes et les auteurs en général, celle-ci vous aurait dit de le réécrire. Vous auriez alors dû vous mettre à la dure tâche de préciser votre pensée, de la corriger, de la nuancer.
    Vous avez préféré en demeurer à l’expression première et spontanée des choses. Nous en sommes tous perdants.
    En vous remerciant de votre lettre,
    CHRISTIAN RIOUX»

  2. Avatar de Mario Asselin Mario Asselin dit :

    Et voici le courriel que je viens de lui faire parvenir:

    «Bonjour,
    Je ne veux pas vous embarrasser avec mes courriels… Ce sera le dernier.
    Je ne sais pas ce qui vous fait croire que je ne crois pas à la relecture… Je passe mon temps à revenir sur ce que j’écris; je suis un chaud partisan de la relecture.
    Je vais utiliser la version corrigée de votre communication, bien entendu.
    Je voudrais vous préciser un point suite à votre commentaire. Je n’ai jamais prétendu «résumer» votre chronique. J’ai écrit «dans laquelle on apprend…», c’est toute l’essence de ma démarche. Je blogue pour apprendre et ça passe souvent, très souvent, par la déconstruction (la déformation) de ce qu’a écrit celui qui m’informe ou m’apprend.
    Je ne dis pas dans mon texte que c’est ce que vous avez voulu me faire apprendre ou me communiquer. Je dis que c’est ce que j’ai appris. C’est tout le problème des apprentissages. J’ai passé ma vie dans ce secteur. Vous êtes journaliste; vous regardez les choses «en journaliste». Je suis éducateur et je regarde souvent (pour ne pas dire tout le temps) les choses «en éducateur».
    Mon blogue, (les blogues en général, j’imagine) est brouillon, soit. Il comporte quelques textes achevés, 20-25% des 2 000 textes en plus de six ans, dans la section «Je partage». Dans la section «Je réfléchis», il y a 100% de brouillon, d’approximation. Pour moi, cette réflexion, bien imparfaite, maladroite, sur le Web, me fait apprendre bien davantage que si elle s’exerçait en des lieux clos, moins ouverts.
    Surtout, et là, je vous reprends, j’ai soumis chacun de mes 2 000 billets à mon lectorat (vous pouvez obtenir un aperçu de ce lectorat en suivant ce lien). À chaque fois, j’ai des retours sous forme de courriels, de commentaires, etc. Et je continue d’apprendre, comme je le fais en ce moment avec votre retour d’information qui me permet de comprendre autre chose de ce que vous avez écrit.
    Je fais le pari que ce qui choque un journaliste comme vous dans la blogosphère est que maintenant, vous avez davantage d’échos qui vous revient de ce que vous rapportez et que la distance est plus frappante entre ce que vous avez voulu écrire, ce que vous avez écrit et ce que les lecteurs ont compris. Ce «bruit» existe maintenant avec la capacité des usagers de produire du contenu, dans votre cas, des réactions. Je fais aussi le pari que cet écho existait auparavant (avant l’existence de la blogosphère), mais ne parvenait que bien peu jusqu’à vous. Au moins, maintenant, vous avez une «prise» sur cette distance et la capacité (par la conversation) de la réduire… quand vous saisissez l’occasion, ce que vous faites en ce moment et que vous faites depuis toujours, j’imagine, par lettre ou par courriel. Le faire dans la blogosphère vous est-il possible? J’imagine que le temps manque ;-)
    Merci du temps que vous avez pris à me lire et à me répondre.
    Je cesse de vous envoyer des courriels… je vais continuer de réfléchir à tout cela, maladroitement, à voix haute, sur mon blogue ;-)
    Au plaisir,»

  3. MOIRAUD dit :

    Monsieur Asselin,
    Je viens de lire votre billet. Il me semble que les expériences que je mène avec mes étudiantes rentre dans le cadre que vous décrivez.
    J’utilise le blog comme élément à part entière de ma pédagogie. Je demande à mes étudiantes de concevoir leur projet grâce à un blog. Les étudiants doivent simuler la création d’un bureau de design et relater leur expérience sur leur blog perso. En début d’année je donne un cahier des charges techniques et pédagogiques. Technique parce qu’il faut travailler à partir d’un scénario pédagogique (traduit entre autre par un blog modèle xml – http://modeletudiant.wordpress.com/)
    Pédagogique parce que le blog est organisé autour du découpage du référentiel de formation – http://dsaa.wordpress.com/2008/12/26/competences-et-connaissances/.
    J’essaye d’analyser ce travail sur ce blog – http://moiraudjp.wordpress.com.
    Très cordialement.
    Jean-Paul Moiraud – Lyon – France

  4. Avatar de GillesDauphin GillesDauphin dit :

    « Votre blogue est la démonstration éclatante du manque de rigueur intellectuelle de vos congénères. » Quelle arrogance ! Et quelle ironie de lire que c’est toi qui aurait dû te mettre à la dure tâche de nuancer ta pensée.
    Contrairement à toi, je ne pense pas que ce sont les « échos » qui choquent monsieur « RIOUX » mais plutôt le fait que certains de ses « collègues qui s’adonnent à ce nouveau vice » en reçoivent dix fois plus !

  5. Cher Mario, à masque pour une fois baissé, je tiens à souligner tout l’à propos de la nuance que contient ta réponse. Nous éducateurs savons que le message n’est jamais reçu et inscrit dans la mémoire exactement comme nous l’avons planifié et déclamé.
    Comme Monsieur Dauphin, Christian Rioux confirme dans sa réponse l’attitude pédante qu’on peut pressentir en le lisant au quotidien. Je m’interroge aussi sur la perception qu’il a de son lectorat. J’avale de travers ici : croit-il que la plupart des gens qui en possèdent les aptitudes tombera d’accord avec lui ? Les meilleurs blogeurs devraient-ils se contenter d’être les porte-voix de ces chevronnés journalistes qui eux possèdent la compétence de rapporter ou chroniquer la nouvelle ? Heureusement que la définition de l’espace public dans notre société est plus large.
    Christian Rioux, je peux facilement me passer de le lire. Il n’en va pas de même pour son excellent journal ni de ton carnet. C’est l’originalité de ton blogue qui me porte à m’attacher à son fil RSS : tu chroniques à temps plein des sujets qui sont neufs pour un boulimique d’information comme moi, et les liens aux sources qui partent de tes billets font bien plus pour forger une opinion informée que la sacro-sainte déférence que les journalistes les moins ouverts voudraient qu’on leur voue. Sur ce, bonne année et longue continuation !

  6. Avatar de MichelMonette MichelMonette dit :

    Christian Rioux a raison et tort. Il a raison de prétendre que plusieurs blogueurs auraient intérêt à cultiver la modestie. Il a tort de porter un jugement aussi méprisant. J’imagine que les moines copistes ont porté le même jugement envers l’imprimé…

  7. Avatar de Mario Asselin Mario Asselin dit :

    La chronique de Monsieur Rioux – et le sujet – est la source de d’autres bons billets:
    Chez Clément Laberge
    Chez Aurélie Alaume
    Chez Michel Monette
    Chez Michelle Sullivan
    Chez Philippe Gammaire
    Chez Martine Pagé, avec un lien vers «Bloggers Vs. an Author: No one Wins».
    Merci à chacun de votre contribution…

  8. Christian Rioux précise ici dans tes commentaires : »Si ce type de lecture devait remplacer le journal et le livre, alors oui, s’en suivrait une grave régression intellectuelle » parce que « la lecture de longs articles sur internet [étant] tellement fastidieuse qu’elle favorisait le zappage au lieu de la concentration ».
    Dans son article original il appert que « l’épidémie blogueuse » serait une des cause de cette lecture prolongée –évidement sans aller jusqu’à « remplacer le journal et le livre–, du moins pour des gens « boulimiques d’information » comme les blogueurs et leur audience, il est donc normal de penser qu’ « écrire de longs billets de carnet sur le web entraîne une lecture prolongée sur Internet », donc de provoquer la soi-disant régression…
    La lecture en ligne, particulièrement avec les écrans que nous avons encore, affecte oui la lecture, mais moins dans la régression que dans le développement d’un autre mode de lecture. D’autres ont développé davantage sur ce point; Rioux préfère y voir une perte.

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