En savoir autant sur la vie des autres fait-il que nous soyons devenus plus sensibles aux autres?

Selon plusieurs observateurs présents à la dernière conférence LeWeb09 (dont Claude Malaison et Stéphanie Booth), Danah Boyd a été une des rares intervenantes à traiter de véritables études de cas dans son intervention. Contrairement à sa prestation de Québec, elle semble avoir livré un contenu unique, adapté au contexte de la conférence qui réunissait plusieurs acteurs d’importances du Web international. Il faut dire qu’à Québec, très peu de gens se sont plaints du fait que sa conférence était à peu de choses près la même que ce qu’on pouvait voir et entendre sur YouTube dans les semaines précédant l’activité. De toute façon, grand nous fasse, Danah attire cette fois notre attention sur le fait que nous avons beau tous utiliser les mêmes dispositifs sur le Web pour socialiser, notre perception du monde est très différent d’une personne à l’autre.

«The public and networked nature of the Internet creates the potential for visibility. We have the ability to see into the lives of so many people who are different than us. But only when we choose to look. So who is looking? Why are they looking? And in what context are they interpreting what they see?»

En invoquant le concept de Jane Jacobs surnommé « Eyes on the street« , Danah Boyd est persuadée que trop de jeunes sur les réseaux appellent à l’aide et que personne n’écoute vraiment. À s’en «fendre le coeur»… avoue-t-elle.

Curieux paradoxe, une des raisons expliquant une certaine peur des nouvelles technologies réside dans le fait qu’elles permettent souvent de rendre visible ce qu’on n’aime pas voir. Parfois c’est la porno, d’autre fois, c’est la violence ou l’intimidation… se rendre compte de l’hypervisibilité de ces phénomènes sur Internet nous rappelle qu’ils existent et on préfère souvent mieux faire semblant que ce n’est pas le cas. Je ne prête pas beaucoup foi à «ce portrait étonnant d’une jeunesse décadente que trace la compagnie Symantec» (autres détails ici), mais force est d’admettre qu’en cherchant un peu, on trouve des révélations troublantes sur le comportement des gens:

«Nous avons cherché à rencontrer des hommes dans la vingtaine qui n’avaient jamais regardé de pornographie et nous n’en avons pas trouvé.»

Mais revenons aux propos de Danah Boyd. Surtout, sur ceux concernant le concept de vie privée. Je l’ai entendue souvent dire que les jeunes font beaucoup de cas du respect de la vie privée, mais qu’ils ne s’entendent tout simplement pas avec leurs ainés sur ce que c’est. Dans une entrevue accordée au Guardian de Londre, elle précise ce qui pourrait créer cette distorsion:

«As adults, by and large, we think of the home as a very private space – it’s private because we have control over it. The thing is, for young people it’s not a private space – they have no control. They have no control over who comes in and out of their room, or who comes in and out of their house. As a result the online world feels more private because it feels like it has more control.»

Le contrôle. Dans un article sur la valeur sociale de la vie privée, Hubert Guillaud sur InternetActu postule que «le danger n’est pas la surveillance généralisée, mais l’absurde d’une société oppressive»! Ce serait «la valeur de la sécurité» qui prime et justement, Danah Boyd observe de plus en plus que le fait de savoir maintenant des choses sur la vie des autres que nous ne savions peut-être pas avant l’omniprésence des réseaux sociaux est loin de nous rendre plus sensibles aux autres. Elle termine par une série de questions auxquelles je n’ai pas de réponse; mais je veux bien y réfléchir pendant la pause qui s’en vient. J’ai vu passer sur Facebook et sur Twitter bien des témoignages qui m’ont ému et auxquels je n’ai pas donné suite, me disant que ce n’était pas à moi de me mêler de cela. Mais ai-je si bien agi en escomptant sur le «savoir agir» des autres «voyeurs» de ma communauté? Dans certains cas, j’ai agi, n’attendant pas après personne et prenant le risque de ne pas me mêler de mes affaires. C’était la bonne chose à faire…

«What can you see that you couldn’t before? How does this make you feel? And what are you going to do about it? Perhaps its time that we embrace visibility and take a moment to look. Take a moment to see. And, most importantly, take a moment to act.»

Le Web nous rend plus visible, certes. Je nous souhaite pour 2010 qu’il nous aide aussi à devenir plus sensibles. D’ici là, je risque de m’en éloigner un peu [du Web], en cette période où le travail fait relâche et le bonheur de côtoyer de très proche nos familles prend toute la place… J’ai le goût de paraphraser Will Richardson: «I want to fell less connected to the online conversation, more connected to the on the ground conversation»!

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