Le manuel scolaire numérique

Le manuel scolaire numérique devrait prendre une place de plus en plus grande dans les écoles du Québec dans les prochaines années. Nous en avons discuté cette semaine sur Internet, plusieurs intervenants scolaires, dans le cadre d’un #claved. Plusieurs commentaires me restent en tête au terme de cette discussion et je me dis que ce n’est pas inutile d’en garder une trace.

Les caractéristiques des manuels scolaires numériques à venir sont « évolutif, interactif, améliorable, enrichissable, partageable, adaptable », selon Benoît Petit (Récit). Rien de plus vrai. C’est d’ailleurs ce qui ressort de quelques analyses lues sur les blogues de ceux qui ont rapidement vu les limites des solutions nouvellement proposées par Apple (1, 2, 3, 4).

Je continue de penser que le vrai contenu de formation à transmettre est dans le programme de formation, pas véritablement dans un manuel qui n’est qu’un support parmi d’autres. Il me paraîtrait inconvenant qu’on revienne à la situation de « l’avant-réforme » où plusieurs enseignants confondaient le manuel et le programme, le premier étant devenu le second avec le temps. On s’entend : le programme de formation offre davantage que le contenu de formation, il renseigne sur les intentions éducatives et nomme le type d’approches à privilégier. D’ailleurs, Gilles Jobin (Récit) avait raison d’ajouter lors du #claved que ce même contenu à enseigner dans le programme est « approuvé » par le MELS, ce qui devrait rassurer tout le monde sur cette question de ce qui devrait être approuvé ou pas. Avec l’évolution des technologies et de la capacité de produire du contenu, il devient urgent de questionner le rôle des éditeurs dans le milieu scolaire à qui on a laissé beaucoup trop de pouvoir avec le temps. Ils sont largement subventionnés pour l’utilité qu’ils ont quand on y pense… J’en suis rendu à me demander s’ils font partie des problèmes ou des solutions, dans le contexte du virage numérique à prendre !

Dans un commentaire à la suite d’un de mes billets qui touche le sujet au Voir, j’exprimais cette semaine jusqu’à quel point j’avais été stupéfié par la façon dont on s’était montré faible devant les éditeurs scolaires au début des années deux mille. Les éditeurs ont bénéficié jusqu’à maintenant d’un marché protégé au Québec. Au scolaire, c’est encore pire. En pleine période où on travaillait pour que les profs prennent un peu de recul sur leur manuel de classe, le ministre de l’Éducation Sylvain Simard (Parti québécois) avait cédé au lobby des éditeurs et avait fièrement annoncé « un étudiant, un manuel ». C’était pathétique…

Dans bien des domaines, le numérique a eu pour effet de questionner les chaînes de production et souvent, de réduire le nombre d’intermédiaires. De plus, le numérique transforme les lieux de savoir. Ce n’est pas le cas actuellement dans la chaîne du livre au Québec, pour le meilleur et pour le pire. Autant je suis d’accord avec Clément Laberge à l’effet que par ses dernières annonces,  Apple renforce son rôle d’éditeur, autant je partage l’avis de Gilles Jobin (de nouveau) sur le point suivant :

« La proposition d’Apple est brillante : elle laisse les enseignants créer leur propre manuel. Voilà une voie à suivre, me semble. » (source)

Carl-Frédéric De Celles (iXmédia) va encore plus loin dans son billet :

« J’ai vu dans les dernières années toute l’imagination qu’ont déployée les éditeurs scolaires (ceux du papier) pour tenter de prendre leur place dans cet univers (toutes leurs frustrations aussi de ne pas y retrouver le confort et les repères du modèle papier), ils n’ont pas le choix d’être admiratifs envers Apple, mais ils n’auront pas le choix de vivre selon les conditions qui ont permis d’en arriver là. Laisser 30% à Apple et vivre selon les limites proposées. Ils ont aussi le droit (et le devoir!) d’être admiratif quand d’autres solutions se présenteront.

Autre préoccupation légitime selon moi, la part de l’apprenant dans la construction du manuel scolaire numérique. Pourquoi faudrait-il qu’on se contente d’une communication unidirectionnelle ? Celui qui apprend n’aurait-il pas avantage à participer à la construction du manuel numérique scolaire ? Devrait-on suivre la piste du portfolio ? Et qu’en est-il de cette idée que tout doit obligatoirement passer par LE professeur ? Ce dernier en construisant son manuel n’aurait-il pas avantage à s’ouvrir à toutes les sources où une expertise de qualité est présente dans la construction et la mise à jour d’outil comme peut l’être le manuel numérique scolaire ?

Autant de questions et bien peu de réponses pour le moment.

Mais je m’engage à en chercher. Sérieusement.

Mise à jour du 3 février : Arne Duncan, secrétaire à l’éducation, annonce que les États-Unis se donnent « cinq ans pour révolutionner le monde de l’éducation ».

Mise à jour du 5 février : Une réponse des éditeurs allemands?

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8 réponses à Le manuel scolaire numérique

  1. Avatar de MarcSt-Pierre MarcSt-Pierre dit :

    Bonjour Mario,

    Concernant les manuels, j’ai suggéré à la ministre de revoir les devis de production qui sont remis aux maisons d’édition pour la production de matériel didactique approuvé afin d’inclure au cahier de charge des critères de nature scientifique. Notamment, les producteurs auraient à faire la démonstration que les démarches pédagogiques proposées s’appuient sur les connaissances issues de la recherche sur l’enseignement efficace. Ce qui, à une autre époque aurait permis d’éviter cette regrettable dérive orientée vers les projets et la découverte tous azimuts.

    Tu comprendras que mon point de vue transcende la question des supports.

    • Avatar de Mario Asselin Mario Asselin dit :

      J’en suis rendu à penser que le MELS ne devrait plus confier aux éditeurs ce genre de mandat. De toutes façons, les éditeurs embauchent des profs pour construire leur manuel. Le MELS subventionnent les éditeurs dans le processus de production et il les subventionnent aussi à l’achat.

      Favoriser l’autonomie pédagogique, c’est probablement former des équipes de « super profs » et leur donner les moyens de fabriquer du matériel évolutif, interactif, etc.

      Dans le modèle actuel, je comprends ce que tu suggères et je suis très à l’aise avec ça.

  2. Bonjour Mario,

    J’aimerais attirer ton attention et celle de ton audience sur l’important partage d’informations techniques et conceptuelles sur les ressources numériques d’apprentissage qui a eu lieu fin novembre à l’UQÀM, sous l’égide du Groupe de travail québécois sur les normes et standards pour l’apprentissage, l’éducation et la formation (GTN-Québec), et que j’ai eu le privilège de webdiffuser. Les archives sont sur Youtube et une présentation a été entièrement consacrée au manuel de cours électronique… dans le monde.

    Au Québec, force est de constater qu’on en est encore loin, mais je crois que c’est dans cette voie qu’il faut aller — celle d’un empowerment des acteurs pédagogiques leur permettant d’être autonomes et autosuffisants ou, à défaut d’ici là, de collaborer avec des acteurs techno-économiques d’ici (éditeurs ou SSII) afin que le contrôle et les bénéfices économiques restent chez nous plutôt qu’aux États-Unis et dans les paradis fiscaux de Apple, Microsoft, Oracle ou quelqu’autre groupe multinational que ce soit.

    À ce sujet, je trouve pertinent la mise en garde que nous servait ce jour-là Line Cormier, directrice des bibliothèques et du soutien à l’enseignement de l’Université du Québec, que tu dois bien connaître. Il serait judicieux, dit-elle en substance, d’éviter de tomber dans le même type de pièqe que celui posé par les revues scientifiques internationales (lire: américaines) qui se nourrissent des travaux de recherche de nos universitaires afin de mieux les leur revendre sous forme de coûteux abonnements papier. Un paradoxe qu’Apple nous invite à dupliquer non plus au niveau supérieur de la recherche, mais à celui de l’éducation de base, potentiellement beaucoup plus lucratif.

    Idéalement, si l’on veut que l’État nous coûte moins cher sans qu’il se désengage pour autant des services essentiels d’éducation qu’il a le devoir d’apporter aux citoyens, ce n’est pas Apple, son paradigme d’«Informatique pour les Nuls» et sa perversion volontaire (voire machiavélique) du standard ePub qui détient la solution. C’est la mise en commun des forces vives de la nation, comme disait le Général Jevousaicompris, de l’éducation au logiciel libre en passant par le politique et la formation. C’est un Plan Nerd qu’il nous faut, dans ce domaine comme dans tant d’autres…

  3. En ce qui me concerne, l’objectif n’est pas de « se passer des éditeurs » — il est de reformuler les exigences qu’on a envers eux — de définir un nouveau « manuel scolaire », de nouvelles formes de ressources pédagogiques, et de définir « les règles du jeu en conséquences » (règlements, subventions, conditions d’achats, etc.).

    Cela me semble une drôle d’idée de commencer en disant « on veut se priver de l’expertise des éditeurs » — c’est pas un projet ça! Ce qu’on veut, c’est que les expertises qu’ils regroupent soient mis à profit pour produire autre chose. Alors commençons par définir cette « autre chose », et ensuite exigeons d’eux qu’ils le fasse. Non?

    P.S. Mario le « un manuel, un élève » n’est pas une invention de Sylvain Simard, c’est dans la Loi sur l’instruction publique, qu’il a seulement eu l’occasion de rappeler. Faut-il revoir cela? assouplir? transformer? viser un objectif semblable par d’autres moyens? Je ne sais pas trop, mais en tout cas, c’est ici, à l’article 7: http://www2.publicationsduquebec.gouv.qc.ca/dynamicSearch/telecharge.php?type=2&file=/I_13_3/I13_3.html

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