Les journaux sont morts… vivent les journalistes!

«Je suis devenu mon propre chef de pupitre, mon propre rédacteur en chef, mon propre éditeur. Idem pour la télé et la radio. Internet me sort du carcan de la programmation horaire.» Nelson Dumais,
«Le journalisme professionnel face au Web: no future?»

Clay Shirky a lâché une bombe cette semaine qui a secoué le pommier de plusieurs d’entre nous: «La société n’a pas besoin de journaux. Ce dont nous avons besoin, c’est du journalisme.» Je suis assez d’accord avec ça et je songe fortement à me désabonner de l’un des deux seuls journaux auxquels je suis encore attaché. Je vais conserver le Devoir pour le moment, parce que l’abonnement papier est livré chez mon fils et sa copine (ce qui semble bien leur plaire) pendant que ce même abonnement me permet de consulter en ligne plusieurs textes complets que je repère au moment de la lecture des fils de nouvelles, le soir avant de me coucher.

Depuis le début de ma vingtaine, on me livre à domicile plusieurs journaux; jusqu’à cinq quotidiens différents le samedi, dans mes bonnes années. Jusqu’à tout récemment, j’avais gardé la livraison du Soleil parce que mon fils cadet agissait comme camelot. Depuis janvier, il a cessé le lever à six heures du matin, après plusieurs mois de dur labeur. Tous mes garçons ont «passé le journal», les plus vieux l’ayant fait pendant près de deux ans. Le vénérable monsieur qui a remplacé mon jeune fils «est pris» avec une route de plusieurs centaines de journaux, faute de relève. On reçoit la plupart du temps notre édition papier dans l’après-midi parce que c’est le seul temps qu’il a pour terminer ses livraisons. On comprendra qu’il m’arrivait rarement de lire le format papier, mais ma conjointe aimait bien en déjeunant commencer sa journée par ce rituel de lecture. Si les journaux risquent la disparition, c’est aussi parce qu’il n’y a plus de jeune main-d’oeuvre à bas coût pour agir en camelot… Les journaux avaient bien besoin de cet autre coup dur!

Le blogue de Christian Aubry m’a permis d’écouter ce soir la webdiffusion de Michelle Blanc sur l’avenir des médias au Third Tuesday Montréal de cette semaine. Contrairement à Michelle, je crois que les journalistes et la FPJQ font davantage partie des solutions que des problèmes quand vient le temps de satisfaire mon besoin d’information. D’ailleurs, Tristan Péloquin lui a servi une leçon de journalisme dès le lendemain où elle affirmait que «l’information la plus pertinente et la plus à jour (pendant la tuerie [de Dawson]) était sur Wikipedia». N’en déplaise à Michelle, Wikipédia a la prétention de fournir de l’information qui doit être basée sur plusieurs sources; la course aux scoops n’est pas la vocation de cette belle utopie. En tout respect pour l’expertise de Michelle, je dois dire néanmoins qu’elle a émis plusieurs opinions que je partage concernant l’avenir des médias traditionnels.

Si je suis de ceux qui croient fermement que les médias sociaux sont là pour rester et que Twitter ou les blogues changent complètement la donne en permettant aux usagers du Web de pouvoir partager du contenu facilement et rapidement, je crois aussi que la taverne du cyberespace est au mieux, un nouvel outil du journaliste, pas LE support du présent ni celui du futur.

On rapportait dans l’édition électronique du Journal Le Monde au début du mois les paroles de Ludovic Bajar, directeur associé de Human to Human. En plus de dire que «les blogueurs compliquent la tâche des services de presse», il ajoutait que leur pratique est fondamentalement différente de celle des journalistes:

«Ils ne respectent pas les trois piliers du métier que sont la distanciation, l’objectivation et le recoupement des sources. Ils sont dans une subjectivité totale par rapport à leur sujet. Ils vivent leur activité comme une passion. Ils se racontent. Lorsqu’un blogueur arrive à une conférence de presse, la première chose qu’il fait est de se prendre en photo ou de se faire photographier… »»

Cette vision des blogueurs qui agiraient sans distanciation ni objectivation et sans recouper les sources est bien injuste quoi que fondée, en partie quand on regarde de près une certaine blogomachin. Les blogueurs n’ont pas «de rapport professionnel à l’information» (c’est de Versac, issu du même article dans Le Monde.fr). S’ils participent parfois à la diffusion d’information, ils ne revendiquent pas (en grande majorité) le «statut» de journaliste. Le droit à l’information du public est saprement mieux protégé dans notre société par les journalistes et si les journaux sont en train de mourir, l’avenir du journalisme m’apparaît complètement ouvert.

Marc Mentre, dans ce billet chez Media Trend, a visé juste quand il a écrit que «la chute des revenus publicitaires ces dernières années (- 23% pour 2007 et 2008) a déstabilisé toute l’industrie des médias». Cet aspect des choses est fondamental, bien davantage que la remise en question du journalisme ou la pseudo opposition avec les blogueurs. M. Mentre citait le sixième rapport annuel sur “l’état des médias” aux États-Unis du «Pew Research Center». Plus loin, le même auteur rapporte six nouvelles tendances qui pourraient jouer un grand rôle dans la définition du «journalisme de demain». Certaines de ces tendances ont été mentionnées par Michelle Blanc dans son allocution dont le fait que les journalistes «ne doivent pas combattre ce qui fait l’essence du web, mais au contraire s’appuyer dessus» (lire cet exemple). Si je reviens au billet de Nelson Dumais publié sur le blogue de Patrice-Guy Martin, il a totalement raison d’affirmer que la gratuité de l’information change la donne et est là pour rester…

«Personne ne pourra remettre en question le principe de la gratuité dont les racines remontent aux débuts d’Internet, tous devront accepter d’être devenus une source instantanément accessible parmi des milliers d’autres, incluant les blogues et les réseaux sociaux.»

Si les temps sont difficiles pour les journaux qui doivent laisser leur place à un autre support pour que nous puissions apprécier le travail des journalistes, il faudra cesser de croire que la crise actuelle autant que celle à venir compromet l’avenir du journalisme. Bien que la profession devrait continuer d’être secouée, il en va de la santé de nos démocraties qu’elle puisse continuer de jouer son rôle essentiel qui consiste à recueillir des informations et interroger des spécialistes ou des témoins puis «rapporter le plus fidèlement possible les faits importants de la vie de notre société» (source, FPJQ).

Mise à jour du lendemain: On me fait parvenir un lien par courriel qui mène à un texte de Jean-François Coderre (journaliste en lock-out du Journal de Montréal) publié sur Rue Frontenac, «Internet, mort des journaux et gourous». Faudra que je vérifie pourquoi mon agrégateur ne m’a pas rapporté ce lien… Ce point de vue aurait dû faire partie de mon billet.

Mise à jour du 23 mars: Paul Cauchon au Devoir prédit dans «Médias – R.I.P. l’imprimé?» qu’on «s’en va vers une information à deux vitesses, une information gratuite diffusée partout, mais peu fouillée, et une information très approfondie « pour les riches », que les internautes intéressés payeront cher.»

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6 réponses à Les journaux sont morts… vivent les journalistes!

  1. Avatar de MichelleBlanc MichelleBlanc dit :

    Cher Mario
    Est-ce ton prénom qui t’incite à faire la girouette et à changer d’avis à propos de la FPJQ? N’est-ce pas toi qui fit ton méa culpa dans ton billet S’enfarger les pieds dans les fleurs du tapis? Mais bon, tu as le droit de changer d’avis plusieurs fois et de maintenant trouver que la FPJQ fait partie de la solution. Moi je préfère la position de Reporter sans frontières qui mettent en ligne le Guide pratique du blogger et du cyberdissident, que celle de la FPJQ qui prône qu’outre les journalistes, personne n’ont d’éthique…

  2. Avatar de Mario Asselin Mario Asselin dit :

    Je ne change d’avis en rien Michelle. Si je dis qu’il font partie de la solution (comme j’aurais pu l’écrire bien avant hier), je persiste à croire que leur position sur l’accréditation des blogueurs-reporter est rétrograde.
    Je peux très bien critiquer une institution (ou une personne) sans perdre de vue ses capacités de faire partie de la solution. Évidemment, la FPJQ doit évoluer, mais elle demeure une institution importante et, comme je l’écrivais, le journalisme lui-même est un des contre-pouvoir important dans notre société.
    S’il peut m’arriver de changer d’idée (je l’ai fait en ce qui a trait à la réforme scolaire entre 2000 et 2004), dans ce cas-ci, ma position est assez stable!

  3. Avatar de MichelleBlanc MichelleBlanc dit :

    Alors, on est d’accord, ils sont rétrogrades! C’est l’essence de ce que j’ai dit et jamais je n’ai induit l’idée que les journalistes ou la FPJQ faisaient partie (ou non) plus du problème que de la solution.

  4. Avatar de Mario Asselin Mario Asselin dit :

    Michelle, il y a une nuance entre «ils sont rétrogrades» et «leur point de vue sur… est rétrograde». Tant mieux si tu crois que la FPJQ fait partie de la solution; de la façon dont tu as parlé de cette institution dans ton intervention… j’avais perçu le contraire (c’était quoi le qualificatif utilisé pour la FPJQ en début de ton intervention… «imbéciles», je crois).

  5. Avatar de MichelMonette MichelMonette dit :

    J’ai lu l’article de Nelson Dumais sur Twitter. Dumais est de très mauvaise foi. Il ne doit pas savoir comment se servir de cette mine incroyable où, à côté des conversations de taverne, on trouve de nombreuses références vers des textes qui valent le détour. D’ailleurs, une partie non négligeable de ces textes ont été mis en ligne par des médias traditionnels.
    Parlant de ces médias, le grand paradoxe, dans cette crise profonde qu’ils traversent aux États-Unis (autant les journaux que les autres), nous apprend le State of the news Media, est le fait que leur audience sur le Net est en pleine croissance alors même que leurs revenus publicitaires déclinent. Je serais bien curieux de savoir ce qu’il en est ici.
    Quand aux craintes de Dumais sur l’avenir du journalisme, je suis plus optimiste que lui mais avec un bémol. Ce que souligne le State of the News Media, c’est que les médias traditionnels ont besoin de dirigeants imaginatifs qui aiment prendre des risques plutôt que leurs gestionnaires actuels. Mais n’est-ce pas là le problème général du management des grandes entreprises? Nortel vient encore d’en donner un exemple remarquable : l’entreprise va mal comme ça ne se peut pas et les dirigeants encaissent des bonus à coup de millions.
    L’idéal serait de pouvoir faire tabula rasa. Le modèle d’affaires qui a permis aux journaux d’être rentables ne fonctionne plus, il faut inventer un nouveau modèle d’affaires, ou plutôt des modèles d’affaires adaptés aux niches visées. Ça pourrait parfois prendre la forme d’un entreprise à but lucratif, parfois d’une entreprise à but non lucratif. Mais peut-être faudra-t-il quelques faillites retentissantes pour qu’un sérieux virage ait lieu.

  6. Je suis en retard dans mes lectures mais je voulais souligner que j’apprécie la nuance que tu apportes à la problématique.

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