Vers une société des connaissants

On utilise plusieurs expressions qui se ressemblent pour qualifier une certaine vision des changements émergents qui se mettent en place depuis la fin du vingtième siècle. «L’économie du savoir» est probablement celle qui revient le plus souvent. Le vocable est même l’objet d’un article sur Wikipédia qui mentionne plusieurs synonymes, «économie du savoir, capitalisme cognitif, économie de la connaissance ou encore, économie de l’immatériel».

En ouverture, dans un dialogue auquel je participais au FormaCamp, Jacques-François Marchandise de la FING a mentionné qu’il valait beaucoup mieux favoriser le passage de «la société de la connaissance» à la «société des connaissants». Depuis mon retour de France, je suis habité par cette idée qu’il y a un réel progrès à viser «le connaissant» plutôt que la connaissance!

Je ne voudrais pas faire trop subtil, mais valoriser la connaissance c’est trop souvent rester dans le paradigme de l’enseignement et ainsi éviter de se responsabiliser à propos des êtres humains qui agissent sur cette base de ce qu’ils savent. En mobilisant tous nos efforts vers celui qui doit savoir agir avec ce qu’il sait (et je ne fais pas ici le débat compétence vs connaissance parce que je considère qu’être compétent, c’est être savant), on s’assure d’un réel progrès, il me semble.

«Interrompu», en pleine écriture de ce billet, je lisais celui d’un enseignant à l’université qui réfléchi tout haut (en souhaitant les opinions de sa communauté) sur la question de laisser ou non les étudiants de l’UQAC se présenter à leurs cours munis de leur ordinateur portable. Il me semble que les éléments qui distinguent une société axée sur le savoir d’une autre axée sur celui qui doit savoir soient tous réunis dans ce texte. Je ne pouvais disposer d’un meilleur exemple…

Tel que l’indique le texte de ma nouvelle bannière (je te jure Patrick qu’elle est apparue avant que j’aie eu connaissance de ton billet), je fais l’hypothèse que c’est dans la façon dont l’école cessera d’ériger des murs qu’on reconnaîtra que nous cheminons vers ce type de société où les êtres humains plus «connaissants» seront vraiment à l’avant plan. Je m’imagine mal comment on pourra réellement progresser avec la connaissance comme progrès par elle-même, dans l’absolu.

Galileo Galilei a eu beau défendre avec fougue (de ce qu’on en sait) les théories de Nicolas Copernic au début du dix-septième siècle, la connaissance (pour ne pas écrire «la vérité») n’a commencé qu’à faire «autorité» une fois que les êtres humains du temps ont pu l’intégrer dans leurs schèmes de pensée. Je ne juge pas les débats qui entourent les dilemmes comme celui qui préoccupe la communauté universitaire de la belle région du Saguenay (ni ceux qui ont conduit à «l’assignation à résidence» de Galilée), mais force est d’admettre qu’en privilégiant le savoir au détriment de ceux qui ont à l’accueillir, des événements de toutes sortes au nom même de LA vérité et de LA connaissance engendrent bien plus de chaos qu’ils ne font avancer la société.

Quitte à passer pour moins «défenseur de la connaissance» que je ne le suis, je deviens avec le temps de plus en plus résolu à accepter les détours que me proposent les gens que je rencontre. Je me dis qu’il y a dans ces rencontres de bien belles aventures qui n’enlèvent rien à ma quête d’atteindre la destination. De beaux/fastidieux itinéraires, différents de ceux que j’avais prévus au départ, ont fait de plusieurs de mes voyages des parcours encore plus satisfaisants bien que je serais arrivé à destination plus facilement en ligne droite. J’y serais peut-être arrivé un peu plus seul, aussi…

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5 réponses à Vers une société des connaissants

  1. Je suis d’accord avec la nuance que tu apportes relativement à « connaissance » vs « connaissant », mais je reste avec ma préférence pour « la société de l’apprentissage ».
    Plus encore que « ce que l’on sait », ce qui est important à mon avis aujourd’hui, c’est d’être continuellement « en apprentissage », « en train d’apprendre » — parce que ce qui est important est dynamique et pour moi même l’état de « connaissant » est trop statique. Celui qui est « connaissant » aujourd’hui, ne le sera sans doute pas demain (et d’ailleurs, qui détermine que quelqu’un est « connaissant »? et par rapport à quel autre statut? non-connaissant?)

  2. Avatar de Mario Asselin Mario Asselin dit :

    Tu sais Clément que j’aime aussi cette expression «la société de l’apprentissage», mais juste parce que je reviens de France et que j’apprécie leur façon de continuer le débat d’idées même si souvent ils sont à peu près d’accord, j’en ajoute un peu.
    «Être en apprentissage» n’a-t-il pas «le défaut» de marquer un état s’éloignant d’une certaine plénitude où il pourrait s’avérer plus important d’apprendre que «d’avoir appris». Je veux dire par là qu’en était «connaissant» on reconnaît la valeur d’être en apprentissage, mais qu’en plus, il ne suffit pas que de vouloir apprendre, il faut mettre en oeuvre ce qu’il faut comme stratégies pour accéder à la connaissance.
    Quant à ton argument sur le volet statique «du connaissant», je ne suis pas certain qu’il tienne longtemps la route… Si le savoir du «connaissant» s’avère déjà dépassé, il n’est déjà plus «connaissant»; pour le redevenir, il devra faire ce qu’il faut pour se rattraper et ainsi, évolue-t-il constamment, développant la faculté de se placer en perpétuelle quête de la connaissance?
    Ce que ça peut être chouette ces échanges, même si on a l’air de couper les cheveux en quatre ;-)
    L’essentiel n’est-il pas de valoriser l’apprenant/le connaissant plutôt que l’apprentissage/la connaissance dans l’absolu?

  3. Avatar de LucJodoin LucJodoin dit :

    Bonjour,
    Je préfère de loin moi aussi l’expression « ville des apprenants » ou « société des apprenants » qui est beaucoup plus active et qui porte l’idée de mouvement, d’apprenant. L’idée d’un savoir à portée de tous, moins affolant pour ceux pour qui la culture, le livre, constituent, a priori, une barrière infranchissable.
    Une notion fondamentale pour moi dans les bibliothèques où on offre des services pour apprendre tout au long de la vie…

  4. Allez, vu du pays où l’on aime bien couper les cheveux en 4, j’en rajoute une couche : la société des connaissants n’est pas celle des connaisseurs ! Le gérondif marque le mouvement continu, encore plus en anglais qu’en français, mais c’est bien de cela dont il s’agit, d’un Homme qui marche et apprend autant de sa marche que de ce qu’il découvre dans son environnement. Et je suis d’accord avec Mario, il faut savoir reconnaître la valeur d’un apprentissage, assurer parfois son sentiment de compétence, reconnaître que l’on a appris et que l’on sait, parce que l’on s’est approprié et que l’on assume les savoirs appris. Je travaille en formation d’adultes et je peux vous dire que le fait d’assumer de nouveaux savoirs n’est pas tout à fait simple, cela relève de la construction identitaire et de l’estime de soi.
    Et je ne peux m’empêcher de penser que la connaissance se contrôle mieux que le désir d’apprendre, celui-ci trouvant à s’assouvir en de multiples occasions… Donc, vive les connaissants !

  5. «économie du savoir, capitalisme cognitif, économie de la connaissance ou encore, économie de l’immatériel»
    Les termes sont justes. Il s’agit bien de « consommation » de connaissances. C’est pourquoi l’Internet en classe pose problème aux « producteurs » de connaissances.
    Déjà à 15 ans, l’adolescent a un bagage énorme de connaissances dont il ne prendra pas le temps de faire le recyclage (écologie des connaissances). Il sera plutôt invité à consommer encore plus de connaissances.
    Par exemple, la plupart de nos jeunes, en occident, tiennent pour connaissance l’énoncé de Mario :
    « …les théories de Nicolas Copernic au début du dix-septième siècle, la connaissance (pour ne pas écrire «la vérité») n’a commencé qu’à faire «autorité» une fois que les êtres humains du temps ont pu l’intégrer dans leurs schèmes de pensée. »
    Ici la « connaissance » est le raisonnement d’après observation des évidences que notre système solaire est héliocentrique. Par contre, l’énoncé utilise cette connaissance pour appuyer un tout autre raisonnement, sans fondement, qui présume une autorité sur la pensée des « êtres humains » au dix-septième siècle non seulement sur cette connaissance mais sur LA connaissance.
    Or, dès le 8e siècle avant J-C, les « savants » aux Indes avaient conclu l’héliocentrisme, tout comme les « savants » de la Grèce du quatrième siècle avant J-C, ainsi qu’au Moyen Orient au premier siècle avant J-C et bien d’autres après eux dans différents pays.
    Il n’y avait pas de doute pour ces autres nations ni pour les explorateurs européens qui faisaient commerce avec eux au temps de Copernic.
    Il suffit de consulter les documents toujours complets de la transcription détaillée du procès de Galilée pour comprendre qu’ils n’avaient rien à voir avec la connaissance mais tout à voir avec la politique et l’autorité non du Pape mais des clercs des hauts postes des institutions du « savoir ».
    C’est cette corruption politique qui « parasite » les connaissances afin d’en partager la distinction ou « recognition » dans le but d’y installer et propager une « vérité » parallèle, un mythe, qui empoisonne l’environnement du « système » d’éducation.
    L’Internet et son pouvoir de démythification des connaissances est une menace pour ce système essentiellement politique.

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