La provocation religieuse du burkini

Note : Ce billet a d’abord été publié au Journal de Québec et au Journal de Montréal dans la section du blogue des «spin doctors».

On peut se demander si la polémique actuelle sur le port du burkini dans l’espace public d’une plage est une bonne manière de relancer le débat sur la laïcité de l’État, mais on ne pourra pas nier dans les circonstances de l’existence d’un terrorisme islamiste que le fait pour une femme de porter un tel symbole au Québec peut être interprété comme de la provocation religieuse.

Au Québec, nous ne sommes pas en France où le débat est encore plus engagé qu’il ne l’est ici. Au moment où j’écris ce billet, la mairie de Nice interdit à son tour le burkini sur les plages. Plusieurs communes ont décidé d’agir pour bannir le port du burkini sur leurs plages, mais on comprendra que la même politique dans le contexte de l’attentat du 14 juillet 2016 à Nice n’a pas du tout la même valeur qu’ici…

Nous ne sommes pas en gestion de crise comme on l’est en France, on s’entend, mais nous ne pouvons faire comme si de rien n’était.

Il suffit de lire des articles écrits par des auteurs français pour sentir que le sujet est fortement chargé. Quand on dit que « les femmes qui portent le burkini sont des militantes », il faut absolument situer ce point de vue dans son contexte, celui des événements des derniers mois en France et ailleurs en Europe.

«Les femmes qui portent des vêtements de bain islamiques sont des militantes de la conquête de notre pays par un groupe humain porteur d’une civilisation antagoniste. Cet été, les plages sont la nouvelle partie de notre territoire que visent à s’approprier les islamistes.» – Jean-Louis Harouel»

Il y a cependant un contexte ici au Québec – tout autre – qui tend lui aussi à exacerber les tensions autour du débat sur la laïcité de l’État.

La période pendant laquelle s’est tenue la Commission Bouchard-Taylor (Commission de consultation sur les pratiques d’accommodement reliées aux différences culturelles) n’a pas été facile.

Celle où le Parti québécois a mis son va-tout sur le projet de charte des valeurs sans avoir l’intention de faire des compromis avec ceux étaient prêts à en discuter, l’a été encore moins.

Bref, depuis 2008, on patauge dans le dossier de la laïcité de l’État et les partis politiques au pouvoir portent une partie de la responsabilité d’un débat mal engagé et mal géré.

Philippe Couillard ne semble pas différent des autres premiers ministres dans la gestion du dossier… il tergiverse.

Les « plus braves » actuellement à porter une volonté de débattre de ces enjeux viennent de la Coalition avenir Québec (CAQ). La sortie de Nathalie Roy en est l’expression la plus récente. Si la position selon laquelle le burkini est «un accoutrement pour cacher le corps de la femme pour des raisons culturelles ou religieuses» rallie un grand nombre de Québécois, les points de vue divergeront sur le fait de l’interdire ou non, mais on ne peut faire l’économie du débat.

Plusieurs questions sont soulevées par l’idée de vouloir légiférer sur le port du burkini, mais on admettra au moins qu’un très grand nombre de Québécois interpréteront dorénavant que le geste de porter un burkini pour se baigner dans l’espace public est une provocation religieuse, au minimum.

De là à établir un lien avec le terrorisme islamique, il n’y a qu’un petit pas à franchir…

Ne rien faire, c’est s’exposer à des risques sur le plan de la sécurité publique.

Un débat intelligent sur cette question pourrait établir des distinctions utiles, mais on ne pourra s’épargner des réactions trop émotives et stériles.

Je prends à témoin ce texte qui accuse la CAQ de faire de «l’instrumentalisation partisane» avec le burkini. Ce point de vue est la conséquence directe du manque de leadership politique sur ce sujet.

Le chef François Legault devra intervenir pour bien animer le débat sur le front identitaire, mais il est en ce moment le seul à avoir la crédibilité nécessaire pour avancer avec les Québécois.

Philippe Couillard ne donne aucun signe autre que de vouloir éviter ce sujet.

Au Parti québécois, aucun des prétendants à la chefferie ne sera capable de rallier les militants à une position commune, les blessures sont trop profondes.

Françoise David et Amir Khadir semblent s’orienter pour vouloir aborder la question du burkini sur le même plan que celle du port du « string ». C’est vous dire jusqu’à quel point on est loin d’une compréhension commune des enjeux.

Je suis tout à fait d’accord pour éviter les polarisations extrêmes et favoriser un débat entre ceux qui défendent des propositions raisonnables dans le cas du port du burkini dans l’espace public.

Le dialogue est la seule solution pour avancer.

Chose certaine pour moi, tout ce qui contribuera à ghettoïser les mulsulmans ne nous fera pas avancer.

La posture de ceux qui nient que dans l’oeil des Québécois, il y a un problème majeur d’inclusion à nos valeurs avec le port du burkini dans l’espace public est toute aussi dangereuse.

En évitant d’adopter des lois mieux adaptés au vivre-ensemble dans un Québec moderne à partir du Rapport Bouchard-Taylor comme on aurait dû faire, les gouvernements libéral et péquiste sont responsables du fait que la provocation religieuse est en train de pourrir notre climat social.

À quand un vrai État laïque et ouvert ?

Mise à jour du 23 août 2016: «Il n’est pas question qu’on fasse une loi pour interdire le burkini demain matin, on s’entend» – Nathalie Roy (source).

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