Le 1 :54 de Yan England

Note : Ce billet a d’abord été publié au Journal de Québec et au Journal de Montréal dans la section blogue.

Le film de Yan England montre l’intimidation de manière spectaculaire et troublante.

J’ai éprouvé un profond malaise tout au long de la projection du long métrage. Un malaise productif et nécessaire.

Mais plusieurs heures après être sorti du Palais Montcalm, je ne sais toujours pas si je suis troublé par l’histoire de Tim ou par le spectacle qui entoure l’intimidation omniprésente dans ce film.

Chose certaine, le 1 :54 de Yan England fait le travail : il fait vivre des émotions.

Hier soir en avant-première nord-américaine au Festival de cinéma de la ville de Québec, le premier film du réalisateur trentenaire a rassemblé un public disparate et intéressé. Le premier ministre, plusieurs ministres, députés, M. le maire de Québec et festivaliers étaient présents dans ce qui ressemblait à une soirée de clôture du FCVQ. J’y ai également croisé Nathalie Petrowski, Annie-Soleil Proteau et plusieurs artisans du film, dont Denise Robert, Antoine Olivier Pilon, Lou-Pascal Tremblay et Yan England lui-même.

Je ne parlerais pas de « triomphe », mais le film semble avoir été très bien reçu.

Prêtant une oreille très attentive aux réactions des gens dans les minutes qui ont suivi la fin de la projection, j’ai entendu beaucoup de silence et d’introspection.

Une dame s’adressant à sa voisine a fini par lâcher un « on vient de se faire ramasser solide » bien sentie.

Un autre homme répétait tout bas la même expression, au groupe à qui il s’adressait: « c’est trop, c’est trop ».

Enfin, plusieurs commentaient le jeu des acteurs qui lui, semblait faire l’unanimité.

Il faut dire que la performance de Antoine Olivier Pilon crève l’écran. On comprend facilement qu’il ait remporté le Valois du meilleur acteur pour son rôle de Tim dans 1 :54 présenté récemment au Festival du film francophone d’Angoulême.

Sophie Nélisse, Patrice Godin et Robert Naylor sont ceux qui entourent Antoine Olivier Pilon de la manière la plus convaincante.

L’intimidateur « en chef » de Tim (Lou-Pascal Tremblay) est lui également très juste dans son jeu. Jamais facile le rôle de méchant…

On aimera détester le personnage de Jeff Roy dans les écoles du Québec!

À plusieurs reprises pendant que l’action se déroule dans 1 :54, on nous montre jusqu’à quel point l’intimidation fait des ravages. Quelques scènes insoutenables nous poussent même à nier intuitivement la réalité de l’intimidation.

L’utilisation débridée des médias sociaux pour pomper l’air de la victime et l’isoler complètement m’apparaît être la plus grande trouvaille du film.

On pourra aussi trouver réaliste les arguments de Tim invoqués quand on exige de lui qu’il dénonce les intimidateurs. Quand il devient excédé face à son enseignant/entraineur qui souhaite trouver une solution rapide au problème, Tim répète une sorte de vérité de La Palice dont il ne faut pas ignorer la portée: « Tu te la fermes ou tu règles ça par toi-même ».

Cette réplique est au coeur du problème de l’intimidation et l’oeuvre de Yan England s’en sert judicieusement.

Personne ne semble avoir saisie la perche tendue par Tim – à part peut-être Jennifer – pour l’aider à régler par lui-même le dilemme qu’il avait à résoudre.

Le personnage interprété par Antoine Olivier Pilon a tout gardé sur ses épaules, incluant le film qu’il porte de bout en bout…

Plusieurs raisons seront sûrement invoquées pour justifier que le film 1 :54 devrait être vu dans toutes les écoles du Québec. Quand Tim confie à Jennifer (Sophie Nélisse) le désarroi total qui l’envahit face à l’éventualité que son secret soit mise à jour, on entre dans le coeur de la problématique du pouvoir de l’intimidateur: «Tout le monde va le savoir».

Il demeure que la somme des évènements qui surviennent dans la vie de Tim en cinquième secondaire frôle la surenchère. Si la progression dramatique reste assez efficace, l’escalade des gestes d’intimidation sert mieux le spectacle que l’identification du spectateur avec le récit.

Je ne sais pas si les jeunes éprouveront autant que moi l’envie de décrocher pendant le film. Ce sera à vérifier.

L’intimidation à ce niveau de désespoir existe, c’est indéniable.

Pour cette seule raison, 1 :54 doit circuler auprès de tous les publics au Québec.

Si on souhaite véritablement se mettre en mode solution face au fléau de l’intimidation, on aura besoin de l’éclairage du film projeté sur les écrans en ville et en région, à partir du 13 octobre.

En attendant, même si on ne trouve pas de réponse dans 1 :54, on ressent suffisamment le malaise qui entoure ce phénomène encore tabou pour qu’il puisse contribuer à délier des langues et briser le silence qui mine la capacité d’agir rapidement, avant qu’il soit trop tard.

Parce qu’on ne connaît pas encore bien l’ampleur des dommages de l’intimidation, il faut voir le 1 :54 de Yan England!

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